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Il était la plus grande voix invisible du cinéma : portrait de Don LaFontaine

Le trailer est au cinéma ce que l’effeuillage est au sexe : l’art de créer le désir sans trop en montrer. Sur internet, les bandes-annonces tournent en boucle et nourrissent les débats les plus acharnés sur les réseaux sociaux. Elles assurent la popu
Il était la plus grande voix invisible du cinéma : portrait de Don LaFontaine

Le trailer est au cinéma ce que l’effeuillage est au sexe : l’art de créer le désir sans trop en montrer. Sur internet, les bandes-annonces tournent en boucle et nourrissent les débats les plus acharnés sur les réseaux sociaux. Elles assurent la popularité des sites spécialisés comme Allociné en France ou Traileraddict.com aux US. Pourtant, le public ne connaît guère l’industrie qui est derrière et ses grands noms. Aujourd’hui Rockyrama vous parle de la légende du milieu : Don LaFontaine, surnommé « The Voice of God ». Il est le doubleur et le producteur de trailers ayant eu la plus grande réussite de tous les temps. Hommage à un monument invisible du cinéma.


Donald Leroy LaFontaine avait un don : un voix anormalement grave et profonde.  Ce don, il l’exploita très vite puisqu’il utilisait sa mue prématurée (13 ans !) pour imiter au téléphone les pères de ses camarades de classe et  les dispenser d’aller en cours. Mais c’est le service militaire qui va marquer un tournant décisif dans sa vie. Il est affecté comme ingénieur du son pour les musiciens et les chœurs de l’US Army. Après la fin de son service, il déménage à New York où il commence à exercer comme monteur sonore. En 1962, il est dépêché pour aider Floyd Peterson, producteur radio, pour créer les pubs radiophoniques pour Docteur Folamour de Kubrick. La collaboration est tellement fructueuse que LaFontaine rejoignit la société de Peterson (Floyd L. Peterson Inc.), l’une des premières entreprises à travailler exclusivement dans la publicité cinématographique. C’est à cette période que les deux compères affutèrent leurs slogans.

Le passage derrière le micro de Don La Fontaine s’est fait sur un accident. En 1965, un problème d’organisation a empêché un doubleur de faire une session pour le western Gunfighters Of Casa Grande. LaFontaine est forcé de devenir le narrateur des spots radio afin de présenter quelque chose au client, la Metro-Goldwyn-Mayer. A sa grande surprise, La MGM achète sa prestation. C’est le début d’un succès encore plus grand.

En 1976, il crée sa propre société de production. Sa première commande en tant qu’indépendant est la bande annonce de  The Godfather, Part II.


Puis, deux ans plus tard, il devient la voix de la Paramount. Il accède au poste de vice-président de la firme mais il s’ennui à ce poste plus honorifique qu’autre chose. Il retourne donc au statut de producteur indépendant. Il confirme alors son rang de roi des voix-off en cumulant la production de trailers, travail avec de nombreuses chaînes TV (dont Fox, CBS ou Cartoon Network) et spots de publicité pour les plus grandes marques (Ford, Coca-Cola ou McDonalds). Sa voix est partout, des salles obscures aux foyers des américains. Elle s’est ancrée dans l’inconscient collectif de plusieurs générations.

Cette place est le résultat d’un sens aigu du business et d’une activité digne du travail à la chaîne. Il a enregistré environ 5000 bandes-annonces dans sa carrière et plus de 350.000 publicités. Des chiffres astronomiques. A sa grande époque, il bâtit un quasi-monopole qui fit de lui un multi-millionnaire Pour comprendre comment il fit de vidéos de quelques minutes un véritable business, il faut retracer brièvement l’histoire des trailers.

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Les bandes-annonces sont apparues à New York à l’orée du vingtième siècle. Elles sont au départ produites par les propriétaires des cinémas afin d’occuper les clients entre les séances. Rapidement, les studios américains se lancent dans la confection de trailers qui permettent d’annoncer en grandes pompes les prochaines sorties. Elles se résument à un montage d’extraits du film et à la présentation du casting. Plutôt basique en somme. En 1920, est créé le National Screen Service est une entreprise pour distribuer la publicité des studios auprès des cinémas. A partir des années 1940, le NSS obtient un contrat qui lui permet d’avoir l’exclusivité sur l’ensemble des trailers, des affiches et des publicités papier avec l’ensemble des grands studios d’Hollywood. Les cinémas louent au mois ce matériel publicitaire et NSS verse des royalties aux studios. Le NSS va dominer le monde du trailer jusque dans les années 60, bien que les studios expérimentent parfois eux-mêmes des campagnes de promotion. Ce qui entraine une standardisation des bandes-annonces. La mode est aux gros titres qui volent sur l’écran et aux fondus enchaînés. Avec les années 60, la nouvelle génération de réalisateurs démiurges réinventent eux-mêmes la bande-annonce (Hitchcock et Kubrick seront de ceux-là). Mais dans les années 70, les stratégies sont bouleversées. On entre dans l’ère des blockbusters. La sortie de Jaws et la campagne marketing développée autour du film de Spielberg ont changé la donne. Pour vendre de gros films, les bandes-annonces doivent prendre de l’ampleur. L’un des hommes qui amena ce marché au stade supérieur, c’est Don LaFontaine.

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Don LaFontaine n’était pas qu’une voix caverneuse. Il participait à toutes les étapes de la production (mixage, montage, effets sonores, écriture…). Il a produit des bandes-annonces spectaculaires et rythmées qui firent fureur pour les films d’action. A son impressionnant tableau de chasse se côtoient notamment L’arme fatale, Terminator, Rambo, Die Hard, Scream, Batman Returns et Starship Troopers. Sa voix puissante et ses talents de monteurs furent aussi prisés pour promouvoir des comédies. Les succès de Ghostbusters, d’Ace Ventura ou de Maman J’ai raté l’avion doivent tous un petit quelque chose à LaFontaine.

Qu’est-ce qui fait la patte du maître ? Trois ingrédients : un montage nerveux, un résumé expéditif de l’action et une voix théâtrale.  Avec des accroches mémorables, à l’efficacité à faire pâlir d’envie l’auto-bronzé Séguéla, il situait vite et bien l’action et les grands enjeux  narratifs d’un film. Sa voix est si basse que peu importe les effets ou autres explosions, elle reste toujours audible et assure la continuité du trailer. LaFontaine transcende l’art de la réclame tant ses maximes ingénieuses ont des faux-airs métaphysiques. Pour cela, il utilise quelques mots simples et puissants et les combinent dans tous les sens. Chiasmes et jeux d’opposition entre les mots sont caractéristiques de son style. Il fabrique de la poésie en prose, sorte d’haïkus commerciaux qui sonnent au moins autant qu’ils décrivent le film qu’ils vendent. Parfois pompeux, ses textes font souvent mouche.


Avant que ses morceaux de bravoure soient compilés par La Pléiade, voici un pot-pourri des punchlines célèbres de LaFontaine . Dans le trailer du premier Die Hard, il décrit John Mc Clane avec génie : « He’s an easy man to like, and a hard man to kill » (« Il est un homme facile à aimer, et un homme difficile à tuer. »). Pour Ghostbusters, il introduit le film par ces inquiétantes sentences : « Ghosts. They’re real. They’re mean…They’re here. » (« Les fantômes. Ils existent. Ils sont mauvais… Ils sont là. »). Mais sa trouvaille, sa chapelle Sixtine, c’est son gimmick « In a world…». Un moyen de prendre par la main le spectateur et l’immerger dans l’univers du film. Il va le décliner sans vergogne dans des dizaines de trailers, que ce soit pour Les Affranchis de Scorsese, Tigre et Dragon, Alien 3 ou Predator… Par exemple, pour la bande-annonce de Mad Max 2, il nous plonge dans le monde post-apocalyptique de George Miller d’une simple phrase : « In a world without gas, this is a land that prays for a hero... » (« Dans un monde sans pétrole, il existe une terre qui prie pour un héros. »). Le trailer de La Planète des Singes de Tim Burton est un autre exemple représentatif de l’emphase de LaFontaine: « In a world where freedom is history, brutality is law... the powerful rule by fear » (« Dans un monde où la liberté fait partie de l’histoire, la brutalité fait loi… le puissant règne par la peur »). Son expression est devenue tellement fameuse qu’il existe un film intitulé In a World de et avec Lake Bell où deux coachs vocaux se tirent la bourre pour décrocher le doublage d’une bande-annonce.


Le style LaFontaine a été copié et recopié jusqu’à plus soif. Il donne le la jusqu’au milieu des années 90. A force, le maestro lui-même s’amuse dans l’autoparodie. Par la suite, les performances de Don LaFontaine sont plutôt exploitées comme des références pop. Il faut dire que la solennité et la grandiloquence de ses bandes-annonces des années 80 se prêtent bien au détournement comique. Le procédé est utilisé pour le film South Park ou BASEketball, où l’on retrouve d’ailleurs Matt Stone et Trey Parker en premiers rôles.


Le modèle mis au point de LaFontaine est devenu obsolète depuis la bande-annonce d’Inception (2010) dont beaucoup de trailers essaient de reproduire l’atmosphère angoissante portée par la musique d’Hans Zimmer et ses explosions de cuivres (connues désormais comme « The Inception Braaam »). De plus, la narration à la troisième personne semble avoir disparue des bandes-annonces. Ce n’est pas un hasard si cette petite révolution s’est produite peu après sa disparition en 2008. On ne pouvait plus faire des bandes-annonces de la même manière après Don LaFontaine. Une seule voix manque et tout est dépeuplé…


Si la reconnaissance de LaFontaine par ses pairs est totale – le Golden Trailer Awards de la meilleure voix off porte son nom et il fit même partie du jury du Festival International de la Bande-Annonce à Cannes en 2003- le grand public ne mesure pas bien l’importance de l’homme au crâne lisse et à la fine moustache, surtout en dehors des Etats-Unis.


Alors Rockyrama te fait l’épitaphe que tu mérites Don : Dans un monde où l’image est reine, un homme découvrit son incroyable pouvoir, une voix qui changea le cinéma.


Félix Lemaître