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True Detective : pourquoi la saison 2 est une grande réussite

Vilipendée à sa sortie, régulièrement pointée du doigt par pas mal d’« experts » en séries TV, la deuxième saison de True Detective mérite, plus que jamais, d’être réhabilitée.
True Detective : pourquoi la saison 2 est une grande réussite

Vilipendée à sa sortie, régulièrement pointée du doigt par pas mal d’« experts » en séries TV en faisant l’alpha et l’omega de ce qu’il ne faut pas faire à la télévision et encore injustement sous estimée et boudée par le public, la deuxième saison de True Detective mérite, plus que jamais, d’être réhabilitée.


Sorti de Bosch et de Line of Duty à la télé et de quelques électrochocs cinématographiques (Triple 9 ou Man on High Heels cette année), qu’est ce que le polar a dans le ventre ces temps-ci ? Pas grand chose. Le naufrage Aquarius qui s’achève ces jours-ci dans l’anonymat le plus total ? Laissez nous rire. Les soubresauts ponctuels de Luther qui n’en finit plus de s’enfoncer dans la médiocrité ? Arrêtez le massacre. Les tentatives d’Olivier Marchal d’accomoder son polar aux sauces les plus étranges (SF dans Section Zéro) ou encore le Scorsese illustré façon petit bras de Netflix avec Narcos ? Dites non à ces zumbas et replongez-vous plutôt dans la deuxième saison de True Detective. Tout est là et on a pas vu mieux depuis sa diffusion alors… pourquoi se priver ?

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Comment refaire un miracle ?

Mettons-nous à la place de Nic Pizzolatto. Jusqu’alors auteur d’un excellent roman noir passé inaperçu (Galveston) et de quelques épisodes de la version US de The Killing, il s’est retrouvé, auréolé d’un succès public et critique fracassant, avec la série de l’année 2014 sur les bras. Après ce coup de maître, il était évident que la suite serait attendue au tournant et Pizzolatto en était conscient. Rapidement, il avait prévenu que cette deuxième itération de son anthologie noire serait totalement différente de la première et le moins que l’on puisse dire est qu’il a tenu sa promesse. Au point de rendre nulle et non avenue toute comparaison avec la première saison.

L'ombre de James Ellroy

Exit l’enquête aux relents de Se7en et Memories of Murder southern gothic menée par Rust et Marty pour laisser place à quelque chose de narrativement plus ambitieux (si Nic Pizolatto avait touché 1$ à chaque « on comprend rien » lâché sur les réseaux sociaux après la diffusion d’un épisode, il aurait triplé sa fortune) et ô combien plus complexe au confluent des magouilles d’un Chinatown et des sphères les plus sombres du roman noir. A l’inverse de la fameuse Aquarius, diffusée à la même période sur NBC, sur la « traque » de Charles Manson qui se rêvait en polar à la Ellroy pendant l’âge sombre du flower power pour n’offrir qu’un ersatz light de polar hard boiled, True Detective 2 prend ses responsabilités, fait sienne la philosophie de Rohff comme quoi "la puissance ne reconnaît pas l'impuissance" et se pose comme la meilleure adaptation possible de l’oeuvre et de l'esprit d’Ellroy sans avoir à saborder et dénaturer l’un de ses romans (difficile d’oublier le massacre du Dahlia Noir selon Brian de Palma).


L’ombre et l’influence de l’auteur, père fondateur de ce qu’est devenu le néo noir, planent sur cette saison dès sa configuration mettant en scène trois flics tourmentés aux horizons divers et variés (un inspecteur pourri ayant laissé ses ambitions au placard, un ex-militaire devenu motard de la police d’état qui a du mal à en sortir, une flic droite et efficace promise à un bel avenir) et un truand (Vince Vaughn, MVP controversé mais incontestable de la saison) réunis autour d’une affaire a priori anodine qui les amènera à se confronter à leurs obsessions et à ce qu’il leur reste de sens moral. « Des durs, des flics sans loi », ces personnages sont des individus « dangereux, partis pour des terres inconnues » pour citer Le Grand Nulle Part de Ellroy, une autre grande histoire opposant le Bien au Mal sur fond de sexualité trouble et où la corruption généralisée du Système se mêlent à de grands tumultes intimes. Tumultes mis en images à grands renforts de vues aériennes hypnotisantes du réseau routier californien, surchargé et hyperactif, personnification du système (très) nerveux de cette histoire à tiroirs et de ceux qui la peuplent…


Au delà de l’intrigue, complexe mais pas compliquée (suffit de suivre ce qu’il se dit et lire les sous-titres, la série frôle parfois le surexplicatif), c’est dans les trajectoires de ce quatuor que se trouve le coeur de la saison. Sans entrer dans l’exégèse et l’analyse précise de ces parcours, le soin apporté à la conception de ces voyages au bout de la nuit s’inscrit dans la grande tradition du roman noir, dans ce qu’il a de plus tragique et de plus cruel. A ce titre, les mille morts de Ray Velcoro (Colin Farell) au fil de la saison (après un simulacre d’exécution, on lui arrache son statut de flic avant de s’attaquer à son rôle de père) ont des allures de chemin de croix qu’une rédemption tardive ne pourra pas contrebalancer. Il en va de même pour les personnages de Ani Bezerrides (Rachel McAdams) et Paul Woodrugh (Taylor Kitsch), oscillant tous deux entre la dureté et la fragilité d’individus traumatisés par l’indicible et forcés (ou se forçant) à faire bonne figure, continuer de se ravager eux mêmes et s’enfoncer dans les abîmes de leur propre souffrance. C’est malheureusement moins subtil que le travail d’orfèvre effectué sur les premières saisons de Ray Donovan mais ce que True Detective 2 parvient à proposer le temps de huit épisodes force l’admiration.


L’autre grande réussite de cette saison est le personnage de Vince Vaughn, Frank Semyon. Gangster amateur de ses propres soliloques et des leçons de vie qu’il dispense à qui veut bien l’écouter, Semyon est bigger than life. Tel Rust Cohle, il peut se lancer dans de grands monologues conçus pour laisser même le plus grand amateur de Schopenhauer dubitatif. Il est persuadé d’avoir tout compris à la vie jusqu’au jour où tout l’univers qu’il a bâti s’écroule comme le rêve de DiCaprio dans Inception et le laisse désemparé comme le même Di Caprio dans Gatsby. La surécriture de ses dialogues (oscillant entre le voué à être culte et l’over-over the top) et le surjeu reproché à Vince Vaughn étaient inhérents à ce personnage qui révèle son vrai visage à mi-chemin : celui d’un homme blessé dans sa chair de découvrir que le Milieu dans lequel il a évolué depuis l’enfance, suivant religieusement ses codes et respectant sa Loi, est au final aussi pourri que le monde des civils, le fameux Système, qu’il pille allègrement. Si un dur comme ça se met dans ces états, qu’en sera-t-il de gens normaux ? De ce point de vue, son portrait de grand blanc blessé se retrouvant dans un bassin de piranhas tous bien décidés à le trahir et le saigner à blanc avant de le saigner tout court est parmi ce qui s’est fait de mieux dans le genre et l’exemple flagrant d’une interprétation pouvant tirer vers le haut l’écriture osée d’un tel personnage.

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Le style et la substance

Si l’écriture force le respect (une seconde vision balaie l’aspect parfois déceptif de la découverte de cette saison aux allures parfois indolentes), la mise en scène est malheureusement en retrait et on se prend à regretter le réalisateur unique de la première saison, apte à imposer un style et une unité contribuant énormément à la réussite de l’entreprise. Cette saison, Justin Lin (Fast & Furious 3, 4, 5, 6 et le dernier Star Trek : et alors ?) n’a pas démérité et apporté beaucoup de style, d’idées et même un peu de flamboyance aux deux premiers épisodes mais il n’a pas été vraiment suivi sur le reste de la saison à la mise en scène maîtrisée mais surtout fonctionnelle. 


Malgré cela, la série regorge de jolies idées comme cette poursuite à pieds éclairée par la lueur infernale des feux d’un camp de marginaux et autres âmes damnées du Système. Vient ensuite la fameuse orgie, mise en scène du point de vue de Ani, focalisée sur le glauque du moment, et bien évidemment déceptive pour le spectateur attendant sa dose de nudité labelisée HBO. Sans oublier la fin de Frank Semyon rappelant le fameux passage de The Sorrow de Metal Gear Solid 3 et climax émotionnel parmi d’autres d’une saison de télévision audacieuse dans sa volonté d’aller au delà de ce qu’elle avait fait en mettant tout le monde d’accord moins d’un avant. Peine perdue vu que pour la plupart, un remake de la saison 1 aurait fait le taf comme un énième contenu issu des studios Marvel contente le public actuel.


Pour autant, True Detective 2 n’oublie pas sa promesse de polar mâtiné de série B très haut de gamme et nous réserve pas mal de fusillades allant de l’assaut à l’arme lourde tout droit sorti d’un Call of Duty à des échanges de coups de feu plus furieux pendant lesquels tout peut arriver. Le point d’orgue est une scène de guerilla urbaine totalement folle n’hésitant pas à faire un bodycount élevé chez les civils innocents tout en étant un moment charnière dans l’évolution, forcée, des personnages. Tous ces moments contribuent à faire de True Detective 2 une grande réussite qui a contourné toutes les attentes du public en ne répondant qu’à celles de son auteur, parfois démiurge, qui est peut être à l’origine de la présence de metteurs en scène de télévision plus conciliants que Andrew Dominik (L’Assassinat de Jesse James, Cogan : La Mort en Douce) ou William Friedkin qui furent un temps pressenti à la réalisation de quelques épisodes…

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Noir obscur

Tandis que la première saison s’était vue critiquée pour son happy end tout relatif, celle-ci pourrait bien être à la première ce que L’Empire Contre Attaque est au premier Star Wars. Tout au long de ces huit épisodes, Nic Pizzolatto s’attache à dépeindre l’hégémonie du Mal, ici intégré à tous les niveaux de la société depuis une tragédie (un braquage sanglant ayant profité à tous les futurs notables du coin) qui a contribué à sa bonne fortune mais qui aura aussi posé les graines de sa propre destruction. A l’instar de la première saison, les « méchants » les plus évidents, hommes de paille dépassés par les événements, sont punis mais le Système (la mystérieuse secte avant, la société cette fois-ci) reste en place et ses éminences grises les plus discrètes assoient leur pouvoir. Malgré tout, quelques personnages (les femmes, comme si Pizzollato répondait par ce pied de nez aux critiques l’ayant taxé de misogynie) s’en sortent, mais à quel prix ? Les idéaux de justice et de vérité valent-ils une vie de cavale entre deux planques glauques d’Amérique du Sud ? Pour un peu, on se croirait chez un David Simon à l’esprit pulp et boudin.


Bien sûr, les thématiques exploitées (le sexe, le pouvoir, l’argent, la violence et leur codépendance) n’ont rien de neuf et sont les pierres angulaires du genre. Plus que des passages obligés, ces thématiques font partie des meubles. Ces conventions, traitées par un auteur qui a les bonnes références et tout compris au genre dans lequel il évolue prennent alors une autre dimension, loin de l’archétype, des clichés et du propos faussement sombre qu’elles auraient nourri chez la concurrence. De même, l’écriture s’affine, les punchlines à la Rust Cohle se font moins ésotériques et plus rentre dedans et cette fois, les conclusions sont sans appel. La lumière au bout du tunnel n’est pas celle des étoiles gagnant du terrain sur la nuit la plus obscure et une petite victoire du Bien sur le Mal mais juste celle que l’on est supposés voir avant le trépas. En tout cas, et malgré de menus défauts et autres vices de procédure anecdotiques en regard de l’énorme qualité à l’oeuvre, l’obscure lumière émanant de ce True Detective en Californie aura éclairé et éclaire toujours du plus sombre des éclats une production bien légère en polars purs et durs, radiographes cruels de notre époque.


Nicolas Laquerrière