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One More Time With Feeling : Nick Cave face au deuil et au doute

En 2014 Nick Cave avait accepté tant bien que mal de se faire filmer chez lui, à Brighton, dans un premier docu-fiction ((20 000 Jours Sur Terre) où l’on suivait l’animal entre quotidien, travail en studio et anecdotes de ses proches (Blixa Bargeld,
One More Time With Feeling : Nick Cave face au deuil et au doute

En 2014 Nick Cave avait accepté tant bien que mal de se faire filmer chez lui, à Brighton, dans un premier docu-fiction où l’on suivait l’animal entre quotidien, travail en studio et anecdotes de ses proches (Blixa Bargeld, Kylie Minogue, Warren Ellis). On le voyait aussi dans quelques moments intimes partagés avec Susie Bick, sa femme depuis 1999 et des séances télé-pizza avec ses deux derniers enfants, les jumeaux Arthur et Earl. 


Tout va pour le mieux, l’artiste est au sommet de sa créativité, serein après l’accueil positif, publique et critique, de son dernier album, Push The Sky Away. Un pari ambitieux qui l’a vu virer les guitares pour se diriger vers des étendues plus atmosphériques, plus planantes, héritées de son travail de compositeur de bof, qu’il développe depuis quelques années avec son complice Warren Ellis. L’homme au violon de Dirty Three qui a repris les rênes des Bad Seeds depuis les départs de Blixa et de Mick Harvey, changé les habitudes, tiré le groupe vers plus de violence (Grinderman) ou d’expérimentations sonores, vers des plages de plus en plus éthérées et cinématographiques. Le duo est d’ailleurs devenu une référence à Hollywood : une petite dizaine de bof en 10 ans (Comancheria sort d’ailleurs ces jours-ci). Push the Sky Away est donc un nouveau sommet dans une discographie qui en compte déjà pas mal, le groupe reste impressionnant sur scène et l’avenir semble radieux pour le crooner australien. Un nouveau livre, un nouvel album en vue qu’ils commencent à préparer en cette fin d’année 2014.


Mais en cet été 2015, le ciel qu’il avait tenté de repousser alors vient de s’assombrir pour de bon. Arthur, l’un de ses fils de 15 ans, vient de mourir, tombé accidentellement d’une falaise, près de chez lui, après avoir absorbé du LSD avec des potes. Comme un épisode violent et malsain de Broadchurch. La presse et les crevards rôdent autour du couple. Pour les fans, interloqués, la question de l’avenir de la carrière de Nick Cave est alors en suspens. Mais l’homme en vu d’autres, s’est relevé plusieurs fois après avoir frôlé la mort, et son travail en studio se voit soudain bouleversé par ce terrible évènement. Que faire ? S’écrouler ou se remettre au travail ? Se plonger dans ces chansons dérisoires, les chanter, chose que Nick Cave sait encore faire de mieux.


C’est tout le propos de One More Time With Feeling. Désireux d’aller au bout de ce nouvel album, Cave sait qu’il va devoir faire face à des dizaines de questions, expliquer le deuil, les détails, chaque mot, chaque phrase pourtant déjà lourde de sens. Pour s’éviter cette corvée, lui qui n’a jamais rien montré frontalement, décide d’appeler son pote Andrew Dominik, le réalisateur néo-zélandais pour qui il composa sa plus belle bof, L’Assassinat de Jesse James en 2007. Devant sa caméra, il accepte de se prêter au jeu des questions-réponses, gardant un total contrôle sur le résultat final. Dominik opte pour un noir et blanc classieux, qui colle si bien à l’univers du chanteur, et tourne en 3D, pour que l’immersion et le rendu au milieu du studio soit plus palpable, plus vibrant. Les gestes, les visages marqués, les regards…le réalisateur est au plus près des intervenants, sans jamais être pesant ou voyeuriste.


One More… est un film sur la perte. D’un fils évidemment, mais aussi des repères, de la confiance en soi, de la créativité, de l’envie, de son iPhone (Nick Cave garde toujours un humour bien à lui), et de comment l’on arrive à surmonter tout ça, dans la peau de cette nouvelle personne que le deuil nous a fait devenir. Le film n’élude rien. Le couple parle ouvertement, chez lui (quel beau témoignage d’amour pour sa femme), des images furtives évoquent l’enfant disparu, Earl le frère est présent en studio et plaisante avec son père. Rarement l’émotion n’aura été palpable à ce point dans un film de cette envergure. Que dire alors lorsque l’on entend les deux frères chanter sur le générique de fin le Deep Water, composé par leur père pour Marianne Faithfull ? Alternant entre moments de calme et sourde violence inhérente à ce genre de récit, One More Time montre avant tout un homme, un père de famille décidant de vivre et de choisir l’amour pour échapper à l’enfer. Cet enfer-paradis qu’il a si souvent chanté, si souvent questionné.


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Car le film est également un film sur la création, sur le travail et sa valeur refuge quand elle permet au couple d’échapper aux images tragiques et de combler un peu cette absence douloureuse (elle, la mode, lui la musique). Les caméras s’invitent en studio, montrent le boss et ses fidèles lieutenants (Jim Sclavunos, Thomas Wydler et Martyn P.Casey) enregistrer les morceaux de ce nouvel album qui a pris une tournure inattendue. Nick Cave sort ses carnets, noircis de phrases et de mots qu’il déclame sur les bidouillages électro d’un Warren Ellis bienveillant (« Qui serai-je sans lui ? » assène t-il dans le film). Ses mots qu’ils redoutent tant, ses armes, mais qui sont à la base de l’échange et de la culture, si importante à ses yeux. Continuer à faire des chansons, même si cela semble dérisoire ou futile. L‘album est dans le prolongement du précédent. Dépouillé, atmosphérique, émouvant et chargé d’une intense émotion, que le film retranscrit d’une manière magistrale. Les larmes ne sont jamais loin, mais reste enfouies. Nick Cave se recoiffe, soucieux de sa chevelure, son regard ne fuit pas la caméra, il affronte l’objectif et l’adversité avec la force d’un homme de bientôt 60 ans qui n’a plus rien à prouver à personne, lui, la plus belle incarnation du rock n’ roll depuis longtemps, digne héritier de ses influences, et qui a sut dompter les fantômes d’Elvis, de Johnny Cash ou de Jim Morrison.


Cet exercice est son choix, sa réponse. Les yeux dans les yeux avec un public qui le connaît depuis plus de trente ans. Même si certains des fans hardcore n’ont jamais vraiment supporté ses failles, ses ballades, ses moments d’accalmies dans une carrière qui compte pourtant des dizaines de décharges électriques. Une réponse artistique et personnelle pour éviter la presse caniveau et les fausses interprétations. Skeleton Tree est un album de survie, un témoignage vital pour pouvoir envisager la suite sereinement. Andrew Dominik apporte avec One More Time With Feeling l’écrin visuel idéal à ces chansons rescapées et salvatrices. Un exercice de style sobre et respectueux, au plus près de l’âme.


Ce petit supplément d’âme qui fait toute la différence entre ceux qui ont la classe, et les autres.


Fabrice Bonnet