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Pacôme Thiellement et les secrets de Twin Peaks

Pacôme Thiellement est un scientifique de la pop culture. Il l’étudie, l’analyse, la dissèque. Et dans le microscope de son laboratoire on peut observer son sujet de prédilection : Twin Peaks.
Pacôme Thiellement et les secrets de Twin Peaks

Pacôme Thiellement est un scientifique de la pop culture. Il l’étudie, l’analyse, la dissèque. Et dans le microscope de son laboratoire on peut observer son sujet de prédilection : Twin Peaks. Passionné par la série de David Lynch et Mark Frost, Pacome Thiellement n’a eu de cesse de réfléchir sur celle-ci, pour, de livres en livres et de textes en textes, nous en fournir la substantielle moelle. Plus que tout autre, il est allé dans les moindres recoins de la psyché de Dale Cooper et des autres personnages de la ville où viennent mourir les tartes aux myrtilles.


A force de réflexion il a su percer les secrets et entrer dans un monde alors caché et inconnu du téléspectateur lambda. Ce numéro était donc l’occasion d’aller à sa rencontre, et de lui demander de décoder trois points centraux de la série. Sans hésitation, et avec la gentillesse qui le caractérise, entre deux énormes éclats de rire, il a bien voulu nous accorder de son précieux temps et nous ouvrir les rideaux rouges des coulisses de la mystique de Twin Peaks.

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Le Plaisir

J’ai souvenir, dans le livre de Chion, qu’il compare Twin Peaks à L’Odyssée d’Homère. Parce qu’on a jamais eu un récit où soudain la question du plaisir du quotidien, alors que l’intrigue est très tendue, semble si importante. Et dans L’Odyssée, les personnages font des banquets, prennent le temps. Mais dans Twin Peaks c’est au centre du récit. C’est à dire qu’il y a ces zones d’arrêts. Alors que l’enquête nécessiterait que l’on aille vite, Cooper, lui, sait ralentir à ce moment-là. Et ça pour moi ça fait partie des différents apports dans la série qui sont liés à la sagesse, inutile de dire que c’est une nouveauté extrême. Ce qui est, dans le paysage télévisuel américain de l ‘époque, une aberration, une anomalie. On ne retrouve pas ça dans Le prisonnier, dans la Quatrième Dimension, et on ne retrouvera pas ça dans X-Files. La question qui est : qu’est-ce que la vie bonne, la vie juste ? Et le personnage de Cooper rempli de cette sagesse orientale qui est affirmée dès le début de la série, est notre guide dans ce labyrinthe. Et à l’aube des années 1990, dans un monde qui va devenir encore plus sombre, plus sévère, le personnage principal est en permanence en train de dire au téléspectateur : ne passe pas à côté des choses les plus importantes. 


Et la nourriture au sein de la série c’est extrêmement singulier, et c’est déjà amorcé dans le cinéma de Lynch, un tout petit peu, et ce déjà dans Blue Velvet. C’est ce qui est particulier chez Lynch et qui traverse tout son cinéma, c’est la co-existence de l’horreur, et du merveilleux, du plaisir dans le quotidien. Il y a dans la série un moment ou Cooper conseille au Shérif de ce faire un cadeau par jour, et bien Twin Peaks c’est le moment du plaisir. Pour ça, la série est un moment pivot dans la filmographie de David Lynch. Parce qu’on en parle beaucoup plus qu’avant et qu’après plus du tout. La notion de plaisir, notamment à travers la nourriture devient ici centrale. On se souvient tous du café. C’était même tellement présent qu’on finissait par le sentir réellement à travers les scènes et la passion de Dale Cooper. Donc pour cette raison, la raison du plaisir, Twin Peaks est une sorte de parenthèse enchantée. Un moment de pause, ou l’on nous demande de ralentir, voir même de nous arrêter.

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Les Oiseaux

Il y a un grand bestiaire dans Twin Peaks, différents types d’animaux interviennent. Un singe tout d’abord, très important dans le film même s’il apparait très peu de temps, il est très marquant. Un lama, évidemment, des animaux qui sont associés aux personnages, comme un chien qui apparait aussi dans le film quand l’homme avec un seul bras parle. Mais l’animal qui revient le plus dans Twin peaks c’est l’oiseau, et c’est le premier plan du générique la première image que les premiers spectateurs auront vu. Il y a d’ailleurs un débat chez les fans de Twin Peaks avec d’un côté ceux qui disent que le plus important dans la série c’est la présence des hiboux ou si c’est le fait que les hiboux soient des oiseaux. Donc certaines personnes disent que ce sont les hiboux qui comptent parce que c’est un animal associé à la nuit, au monde des morts, à la prophétie, au savoir secret aussi c’est l’animal des alchimistes. 


Mais moi j’aurai tendance à penser que les oiseaux étant présents au-delà de la présence des hiboux, à savoir dans la parole du nain qui dit “de là où nous venons les oiseaux chantent une belle chanson, et il y a toujours de la musique dans l’air”. Là, on est en plein dans quelque chose que l’on appelle la mystique soufie et l’alchimie du “langage des oiseaux”. C’est une expression utilisée par le poète Iranien Fara Donidatar, et par “le langage des oiseaux” on entend l’accès de l’homme à une compréhension spirituelle plus étendue, c’est en fait l’accès au langage secret du monde. C’est même une expression qui apparait dans le Coran, où l’on dit que le roi Salomon savait parler ce fameux langage. Par là on comprend ce qui est signe et symboles, que l’on peut lire à travers les images profanes leurs équivalences sacrées. Et cette faculté de lire le sacré dans le profane va rapidement être un moteur de la série en tant qu’éducation du spectateur, quasiment comme si le spectateur était le prince à qui on doit initier une autre lecture de la réalité. Donc, à travers le personnage de Dale Cooper, et ensuite étendu dans le film par les autres agents du FBI, nous sommes face à des enquêteurs qui ne sont pas simplement des flics mais qui doivent être en quelque sorte des initiés capables de déchiffrer l’univers symbolique. Et au début de la série Cooper dit “Je n’aime pas les oiseaux”, c’est une grande bizarrerie qui indique en fait l’échec annoncé à la fin de la série il y a 25 ans. 


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The Black Lodge

Soudain nous sommes dans une temporalité explosée. Dans une pièce qui est dans un premier temps “réconfortante”, avec cet endroit Lynch trompe son personnage principal en lui laissant croire qu’il est ici chez lui. Il y a cette fameuse phrase “le chewing-gum que vous aimez va revenir à la mode”, ça, ça veut dire que Cooper va enfin pouvoir finir son cycle. Il doit affronter “son dragon” pour espérer devenir celui qu’il espère être. C’était évidemment un piège, il s’en tire avec une sorte de fausse sagesse. Là on entre dans quelque chose qui est extrêmement singulier à Twin Peaks, et qui est nouveau à la télévision, qui à la fois tire parti de fiction cinématographique qu’on voyait à une certaine époque mais qui la tire vers sa forme la plus théâtrale. C’est un récit contre-initiatique dans lequel le personnage va être transformé en son contraire. On a ça dans Le locataire de Roman Polanski, dans Chinatown même, dans Shining, ou encore dans Angel Heart. Sauf que dans toutes ces autres fictions les personnages ont fait quelque chose de mal, là Cooper a l’air innocent. 


Mais, ce qui spécifie la Black Lodge c’est que quand Dale Cooper entre dedans il y a plusieurs éléments qui vont changer dans le cinéma de Lynch et qui du coup vont changer à jamais tous ces autres films après. Le plus évident c’est le temps disjoint et désarticulé. On aura ça dans Lost Highway, dans Mulholland Drive, et dans Inland Empire exactement comme ça se passe dans la Black Lodge. Soudain celle-ci devient le reste du monde. Il faut bien se rendre compte qu’à ce moment-là il détruit son cinéma avec des personnages qui meurent et qui reviennent, qui se dédoublent, qui disent que d’autres sont eux-mêmes. À partir de ce moment, un personnage de David Lynch pourra être lui, ou son double c’est très important. La réalisation même de Lynch change dans la Black Lodge, notamment le cadrage. Enfin, fait très important : la disparition de la nourriture. Tout le long de la série on a aimé boire du bon café et manger de bonnes tartes, c’était central. Mais à la fin, dans la black lodge le café est mauvais, on se moque de Cooper, on le détruit par ce qu’il aime. Bref, à partir de la Black Lodge toutes ces questions vont devenir prédominantes dans le cinéma de David Lynch. On entre de plain-pied dans la malédiction au sens strict du terme, dans la fiction ET dans la réalité filmique de l'auteur. 


Interview par Johan Chiaramonte


Texte issu du Rockyrama n°10 - Twin Peaks - 2016