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Mel Brooks : Une audience avec le roi

Discrètement, le prolifique pape de la comédie US Judd Apatow multiplie les projets de documentaires autour de gloires de l’industrie.
Mel Brooks : Une audience avec le roi

Discrètement, le prolifique pape de la comédie US Judd Apatow multiplie les projets de documentaires autour de gloires de l’industrie, toujours pour HBO. Après avoir exploré la carrière de son mentor, Garry Shandling (The Zen Diaries of Garry Shandling, dispo en VOD), Apatow s’est attaché à retranscrire en docusérie les faits d’armes singuliers de George Carlin, comique aux multiples identités et pionnier du stand-up américain (George Carlin’s American Dream, réussite spectaculaire, mais inédite en France). Aujourd’hui, il s’attaque à une autre figure mythique de la comédie américaine…


Par Florian Etcheverry

Avec son co-réalisateur Michael Bonfiglio, le producteur de Anchorman et Step Brothers s’attelle donc à chroniquer le presque-siècle de carrière d’un des luminaires les plus brillants de l’histoire de la comédie américaine : Mel Brooks, qui s’apprête à fêter son centenaire fin juin. Personnage hors norme qui n’a jamais cessé de monopoliser l’attention et les rires du public à chacune de ses apparitions, Brooks admet que ce talent lui a permis de se sortir de bien des confessions biographiques : « La moitié des interviews que j’ai donné sont des conneries », admet-il dès les premières minutes de la docusérie à Apatow – qui apparaît souvent face caméra.


Rembobiner le film de la vie de Mel Brooks, c’est aussi recontextualiser le parcours de celui qui a affirmé, lors d’un clin d’œil à son public dans La Folle Histoire du monde (1981) : « It’s good to be the King. » Loin d’avoir connu un parcours tranquille, le Roi commença par être, non un prince, mais un vassal auprès d’un souverain au tempérament aussi caustique et fougueux que lui : Sid Caesar. Figure centrale du variety show Your Show of Shows, Caesar le paie au noir pour écrire ou améliorer certains des sketches de l’émission et le défendre face à un producteur méprisant, prenant de haut une grande gueule opiniâtre, qui a appris la dure loi de la scène sur le tas. C’est là où il fera la connaissance de sa seconde figure royale, bien que plus amicale : le comédien, scénariste et réalisateur Carl Reiner, qui deviendra son meilleur ami pour plusieurs décennies. C’est leur routine, répétée en soirées mondaines, puis gravée sur vinyle et demandée par la télévision, du 2000 Year-Old-Man (L’Homme âgé de 2000 ans) qui commencera à faire la renommée de Brooks.


Si une ribambelle de pontes de la comédie, de Ben Stiller à Adam Sandler en passant par Sarah Silverman et Josh Gad, servent à contextualiser l’impact cataclysmique des films de Brooks sur leur confiance artistique et leur propre développement, l’intérêt d’Une légende de 99 ans est ailleurs. Le portrait artistique de Brooks est fait de succès reluisants et d’échecs retentissants, mais aussi d’une force créative venue d’une anxiété permanente. Son filet de sécurité : faire rire le public et, si possible, de la manière la plus soutenue et surprenante possible. Juste avant de monter Les Producteurs, Brooks est perpétuellement fauché ; sa rencontre et son mariage avec Anne Bancroft, plusieurs fois créditée pour son soutien créatif inconditionnel, font partie des qualités les plus touchantes d’Une légende de 99 ans. La nomination aux Oscars des Producteurs malgré le cuisant échec au box-office du film, et la stabilité apportée par son travail sur la série Max la menace (Get Smart) lui donnera une certaine latitude pour pouvoir monter des projets plus ambitieux. La deuxième partie de cette docusérie, alors qu’il rencontre un succès fulgurant avec la sortie de Young Frankenstein et Le Shérif est en prison, apporte d’autres dimensions nécessaires pour cerner l’artiste. Malgré ses talents multicartes, Brooks se plaint auprès de Jerry Seinfeld, dans une interview de 2012, de n’avoir jamais été reconnu comme réalisateur à part entière. Un outrage facilement compréhensible, tant Apatow et Bonfiglio font la courte démonstration de sa révérence perfectionniste envers le Frankenstein original de James Whale, et l’interprétation aussi sérieuse que possible de Gene Wilder. Une légende de 99 ans rectifie aussi la portée politique de l’œuvre, avec un « roi » de la comédie qui n’a jamais cessé d’exposer la tyrannie et la persécution religieuse, notamment en se grimant en Hitler à plusieurs reprises (un bonus docu-vérité hilarant, tourné pour la télévision, a été exhumé par les réalisateurs) ou encore avec le fameux numéro sur l’Inquisition dans La Folle Histoire du monde, qui lui valut la foudre des critiques de l’époque.

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La substance intellectuelle de celui qui se voit comme « un observateur de la nature humaine » dans un de ses moments d’humilité parvient à surgir, mais la docusérie tape dans le mille en rappelant que Brooks n’a jamais hésité à aider les carrières de ses semblables, voire à en lancer. Alors que les années 1980 et 1990 voient l’émergence de nouveaux talents comiques, Brooks engagera et adaptera ses films à leurs talents et leur « voix » : Rick Moranis et John Candy dans La Folle Histoire de l’espace (1987) ou, à degré moindre, Tracey Ullman et et Dave Chappelle dans Sacré Robin des bois ; encore plus récemment, Nick Kroll et Ike Barinholtz sur la série La Folle Histoire du monde pour Hulu. Mais rien n’est plus poignant que l’apparition de David Lynch, qui partage le souvenir de son arrivée sur le projet Elephant Man, qui a boosté sa carrière au sortir de Eraserhead, dans l’une de ses dernières interviews enregistrées. Comme plusieurs des productions de sa société Brooksfilms, Mel Brooks décidera de ne pas mettre son nom en avant comme argument marketing en tant que producteur, déterminant que les films étaient entièrement des projets dramatiques et sérieux, ce qui causerait une certaine confusion chez le public.


Comme en témoigne la suite de La Folle Histoire de l’espace, en production pour Amazon MGM, la carrière de Mel Brooks connaît sa troisième ou quatrième résurgence actuellement, au grand étonnement de son propre fils, l’auteur Max Brooks. Mais au-delà d’une liste de courses d’accomplissements séminaux, et de l’argumentaire consacrant son génie (cimenté par Carl Reiner lui-même), Apatow souligne au Stabilo son héritage d’humanité et de bienveillance, qui transparaît avec le recul. Lorsqu’Apatow fait remarquer qu’un des conseils les plus importants qu’il a reçu de Brooks est « be kind », celui-ci ajoute : « C’est un conseil adéquat pour tous. » Mel Brooks, une légende de 99 ans, Judd Apatow, 2 x 110 min. Disponible sur HBO Max.