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True History of the Kelly Gang

Après son premier film magistral en 2011, Les Crimes de Snowtown, on avait mis Justin Kurzel, réalisateur australien de 36 ans à l’époque, tout en haut de notre short-list des nouveaux mecs à suivre de près (avec Jeff Nichols, David Michod, Cary Funk
True History of the Kelly Gang

Après son premier film magistral en 2011, Les Crimes de Snowtown, on avait mis Justin Kurzel, réalisateur australien de 36 ans à l’époque, tout en haut de notre short-list des nouveaux mecs à suivre de près (avec Jeff Nichols, David Michod, Cary Funkunaga ou Jeremy Saulnier). Mais la mutation d’Hollywood et Netflix étant passés par là, tous ou presque ont connu des fortunes diverses pour la suite de carrières annoncées comme prometteuses. Kurzel a montré ses muscles et sa grande facilité graphique avec Macbeth, énième adaptation case-gueule de Shakespeare, avant de couler corps et âme dans Assassin’s Creed que n’importe quel tâcheron de studio aurait pu réaliser pour assurer le fan service. 


Kurzel est du coup retourné chez lui, avec le scénariste de Snowtown, Shaun Grant, pour donner sa version ciné du mythe de Ned Kelly, véritable héros populaire de la culture australienne. Mi Robin des Bois, mi bandit sans foi ni loi, il représente, depuis sa mort en 1880, une figure rebelle et emblématique de la lutte contre les oppressions (l’Angleterre ou la police à l’époque). Le premier long métrage australien, The Story of The Kelly gang de Charles Tait en 1906, racontait déjà cette épopée. Puis il y eut Mick Jagger en 70 ou Heath Ledger en 2003 pour porter ce personnage haut en couleur, sans grand succès. 


Ce n’est d’ailleurs pas tant les actions de rebellions et d’attaques contre les institutions qui intéressent ici Kurzel. La première partie se concentre sur l’enfance du garçon et son apprentissage. Sa vision, tout a fait personnelle, se porte plutôt sur la psyché du héros (qui sera le narrateur du film) en se demandant si l’on est voué à devenir ce que les autres attendent de nous ou ce que l’on souhaite vraiment. Est-on maître de sa propre destinée si l’on est formaté par les autres ? Ici Ned Kelly, jeune garçon à l’aspect fragile qui vit avec sa famille dans une vieille ferme déglinguée du bush et devra prendre la place du père lorsque celui-ci préfère se déguiser en femme plutôt que de chasser ou de faire manger sa famille. Entre humiliations permanentes et amour maternel toxique, Ned va apprendre la vie et la violence des hommes auprès de Harry Powers (Russell Crowe, flegmatique), qui lui mettra un flingue et un stylo dans la main. 

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Ecrire sa propre histoire, pour être l’homme que l’on veut. Voici donc le coeur du film. Ned Kelly est devenu un jeune adulte (porté par le jeu habité et tendu de George McKay, qui vient de se révéler dans 1917) qui n’aura de cesse de se confronter à l’autorité, incarnée ici par le glacial Nicholas Hoult (Mad Max Fury Road)


Mais aux actions du gang, Kurzel préfère montrer la descente dans la folie, filmant la bande comme un groupe de rock, mélangeant les genres avec délectation (on est loin d’un western traditionnel) et zébrant quelques plans de guitares électriques pour marquer son territoire. Les jeunes hommes portent des robes, pour montrer leur originalité et dérouter l’ennemi, cherchent leur sexualité tout en se protégeant derrière des armures de ferrailles bricolées. La scène finale d’assaut est d’une beauté formelle et d’une liberté incroyable (à l’image de son héros). 


Kurzel filme parfois à la manière de Malick, aérien, mais invente des plans et des images sublimes, aidé par un chef op au top, Ari Wegner, sans que cela ne porte préjudice au film. On est à la limite du film pop, sans le maniérisme publicitaire de Sofia Coppola sur Marie-Antoinette. Mais c’est bien un geste punk (assumé par une des affiches officielles), que livre Kurzel, revisitant à la fois le genre et l’histoire. Clairement une proposition de cinéma personnelle, courageuse et presque incongrue dans ces temps difficiles pour le cinéma d’auteur. D’ailleurs le film, présenté seulement dans quelques festivals, est annoncé directement en VOD. Encore une injustice criante lorsque l’on voit la liste des films distribués chaque semaine. On en ressort rassuré sur le fait que Justin Kurzel est bel et bien un grand réalisateur, mais un peu agacé sur le fait que si de tels films ne sortent plus en salles, le cinéma, comme Ned Kelly, vient de signer son arrêt de mort. 


Texte par Fabrice Bonnet