Otomo

Godzilla Minus One : Décryptage d’un carton-monstre

Par Fabien Mauro

Avec plus de 100 millions de dollars au box-office mondial, une nomination aux Oscars 2024 et une réception critique et publique triomphale, Godzilla Minus One, trentième long-métrage live des studios Toho, consacré au Roi des Monstres, a défié tous les pronostics pour s’imposer comme la grande surprise cinématographique de l’hiver 2023-2024. Le film de Takashi Yamazaki semble avoir réalisé l’alignement de planètes parfait pour permettre de réunir enfin les aficionados du kaiju eiga et les non-initiés au genre. Pour Toho, ce succès international inattendu arrive à point nommé pour le soixante-dixième anniversaire de Godzilla, prévu en novembre 2024. Décryptage d’un carton-monstre…

En 2019, juste après la sortie de son drame de guerre The Great War of Archimedes, Takashi Yamazaki est engagé par Toho pour réaliser le prochain Godzilla en prises de vues réelles. Depuis la signature de son partenariat avec Legendary Pictures, au début des années 2010, l’ayant droit de Godzilla est contractuellement obligé de ne pas mettre en concurrence les productions japonaises et américaines dans lesquelles figure son kaiju aux œufs d’or. Après la sortie du Godzilla de Gareth Edwards en 2014, Toho peut distribuer son Shin Godzilla (Hideaki Anno, 2016), exploiter la trilogie d’animation 3D concoctée par Polygon Pictures en 2017-2018 pour laisser le champ libre à Godzilla II : Roi des Monstres de Michael Dougherty en mai 2019. Cette alternance Japon/USA amplifie le rayonnement de Godzilla et permet à la Toho d’exploiter pleinement le potentiel commercial de sa propriété intellectuelle. Mais le COVID-19 provoque le report de la sortie de Godzilla vs. Kong de Adam Wingard, qui sera finalement exploité au printemps 2021. Côté Japon, Takashi Yamazaki doit différer son projet et retravailler le script à maintes reprises. Mais pour lui, le défi consiste à faire un film thématiquement et esthétiquement différent de Shin Godzilla, œuvre qu’il tient en haute estime : « Shin Godzilla est un récit bureaucratique qui se déroule sur terre. Il fallait réaliser un film adoptant le point de vue des civils se déroulant essentiellement sur la mer. » 

Shin Showa

Le 18 février 2022, Robot Communications, la société de production qui soutient Yamazaki depuis son premier long-métrage, Juvenile (2000), annonce que le cinéaste va réaliser un film de monstre géant sous un titre de tournage mystérieux : Chotaisaku Kaiju eiga / Blockbuster Monster Movie. Les spécialistes font vite le lien : un nouveau Godzilla est en projet. Yamazaki est déjà familier du roi des kaiju. En effet, le cinéaste a offert une courte apparition au monstre dans Always : Sunset on Third Street 2 (2007), deuxième opus de sa trilogie familiale tirée du manga de Ryohei Saigan. Yamazaki y proposait un beau prototype de Godzilla en images de synthèse. À l’époque, ce court extrait avait fait le tour de la toile, laissant penser qu’un nouveau Godzilla japonais allait être mis en chantier dans la foulée. S’il est déjà envisagé pour prendre les rênes d’un prochain Godzilla, Yamazaki pense que la technologie n’est pas encore au point pour proposer un kaiju 100% numérique dans un long-métrage. Il faudra attendre Shin Godzilla pour le convaincre. En 2021, durant la préproduction de son Godzilla à venir, Yamazaki réalise et supervise les effets visuels de Godzilla the Ride : Giant Monsters Ultimate Battle (2021), un simulateur pour le parc d’attractions Seibu-en.

Le 3 novembre 2022, à l’occasion de son troisième « Godzilla Fest » annuel, Toho annonce officiellement que Yamazaki est bel et bien aux commandes du prochain Godzilla, qui doit sortir un an plus tard, jour pour jour. Le film reviendra aux sources mêmes du personnage et placera l’action dans le contexte historique qui l’a vu naître, l’ère Showa, et plus spécifiquement le Japon d’après-guerre. Toho annonce que le cinéaste a terminé les prises de vue et que la post-production est déjà entamée. Historiquement, les productions « tokusatsu » (films ou séries à effets spéciaux) sont réalisées par deux cinéastes, le premier s’occupant des prises de vue avec les comédiens pendant que le second supervise les effets spéciaux/visuels. Ici, Yamazaki doit prendre l’intégralité de la production sous sa coupe, en plus d’être signataire du scénario. Doté d’un peu plus de 10 millions de dollars, soit le dixième d’un Godzilla hollywoodien, Yamazaki et Kiyoko Shibuya, superviseuse des effets visuels, bénéficient de plus d’une année pour permettre aux 35 animateurs mobilisés sur le projet de produire les 610 plans VFX. Comme sur Shin Godzilla, le kaiju est essentiellement créé par l’emploi des outils numériques. La « suitmation », technique consistant à placer un comédien dans un costume de kaiju, est définitivement abandonnée. Des plateaux miniatures de la ville de Tokyo ravagée sont créés, puis insérés numériquement dans plusieurs plans via l’emploi de fonds verts. Le célèbre studio de jeux vidéo Square Enix participe à l’aventure pour les plans nécessitant l’emploi de motion capture.

Promotion maximum

Tout au long de l’année 2023, la campagne promotionnelle de Godzilla Minus One est menée avec intelligence par Toho à coup de posters iconiques et de trailers chocs où un splendide Godzilla fait des ravages dans un Ginza à peine reconstruit suite aux bombardements de Tokyo. La note d’intention est claire : le roi des kaiju est là pour asséner le coup de grâce à un Japon vaincu, à peine entré dans sa phase de résilience. La promotion s’intensifie en annonçant que Godzilla Minus One sera également le coup d’envoi des célébrations du soixante-dixième anniversaire de la saga, le film matriciel d’Ishiro Honda et Eiji Tsuburaya étant sorti le 3 novembre 1954 au Japon. Quelques jours avant la première, du 18 octobre 2023 au Toho Cinemas Shinjuku, les premières critiques se succèdent sur les réseaux sociaux. Le dithyrambe est total : la presse et les spécialistes du kaiju eiga annoncent tout simplement l’un des meilleurs opus de la saga, toutes ères confondues. Les historiens saluent notamment la vision du Japon d’après-guerre de Yamazaki, qui dénonce l’absurdité du conflit, prône un retour au pacifisme intrinsèque à l’œuvre d’Ishiro Honda et un Godzilla plus impitoyable que jamais. Le film sort finalement le 3 novembre 2023 et l’événement est boosté par la quatrième édition du « Godzilla Fest », qui se tient le même jour. Dès le premier week-end d’exploitation, c’est un succès, notamment au niveau des salles Imax locales qui affichent complet. Au moment où ses lignes sont écrites, le film a déjà récolté près de 5,4 milliards de yens (environ 36 millions de dollars US/33 millions d’euros).

L’invasion du King

Mais c’est à l’international que Godzilla Minus One crée la surprise. Aux États-Unis, Toho International assure la distribution du film, qui bénéficie aussi d’une première américaine avant d’être proposé sur 2308 écrans dès le 1er décembre 2023. Le film fait l’exploit de collecter plus de 11 millions de dollars durant son premier week-end d’exploitation, un record pour un film japonais en prises de vue réelles, lui permettant de rembourser son budget initial rien que sur le sol américain. Le succès est tel que les séances de Godzilla Minus One seront prolongées jusqu’au 14 décembre 2023 via les réseaux de cinéma Regal et AMC. L’exploitation du film est prolongée tout au long de décembre 2023-janvier 2024. Godzilla Minus One / Minus Color, une version en noir et blanc du film, sort durant la dernière semaine de janvier 2024. Sur le sol américain, le film atteint les 56 millions de dollars de recettes, ce qui en fait le sleeper hit de l’hiver et le troisième plus gros succès pour un film non parlé en anglais sur le sol américain. En Europe, Godzilla Minus One est majoritairement distribué par Piece of Magic Entertainement pour une durée limitée. En France, le film est proposé les 7 et 8 décembre dans le réseau Pathé pour des séances en soirées en IMAX et 4DX et proposé aux mêmes dates en festivals au PIFFF et au Kinotayo. Cette sortie limitée rassemble 17 000 spectateurs, un score remarquable pour deux jours d’exploitation. Les fans de kaiju eiga s’enflamment sur les réseaux sociaux sur les raisons de cette sortie limitée. Toutefois, le bouche-à-oreille fonctionne et les fans demandent un retour rapide du film en salles. Les membres du compte X Tokusatsu France Culture (@tokulture) pétitionnent pour ce retour rapide de Godzilla Minus One en salle. Piece of Magic Entertainment annonce ainsi une ressortie nationale du film dans tous les réseaux français du 17 au 31 janvier 2024. Caspar Nadaud, CEO de Piece of Magic Entertainement, revient sur les raisons de cette sortie en deux temps : « Ce n’était pas une stratégie de notre part. Il n’était pas question de créer l’événement avant d’organiser une sortie traditionnelle. Nous estimions qu’une sortie événementielle sur deux jours dans les villes principales était largement suffisante. Nous nous étions basés sur l’historique de Shin Godzilla qui n’était pas encore sorti en salles en France, mais nous pensions que le public cible allait se mobiliser sur ces deux jours d’exploitation. C’est lorsqu’on a lancé la communication autour de Godzilla Minus One que nous avons réalisé qu’un public plus large l’attendait. Nous avons constaté ce phénomène dans d’autres pays, où l’impact du film s’est révélé plus important que prévu. Après les retours positifs de cette sortie de décembre, j’ai immédiatement contacté Toho pour leur indiquer qu’il fallait vraiment ressortir le film, car le public français y avait répondu plus que favorablement. Et à ma plus grande joie, Toho a accepté. Nous avons pu mettre sur pied cette seconde sortie traditionnelle. Nous avions obtenu un visa exceptionnel pour la sortie événementielle de décembre. Il n’était donc pas nécessaire de demander un visa d’exploitation ou d’adhérer à la chronologie des médias. C’était une flexibilité. Lorsqu’il a été question de faire la seconde sortie, nous avons bien entendu demandé le visa d’exploitation, et donc cela enclenche la chronologie des médias. »

Le film prend la tête des entrées le 17 janvier au matin au UGC Ciné Cité les Halles à Paris. Caspar Nadaud commente ce succès-surprise : « Nous avons rassemblé 17 000 spectateurs sur les 7-8 décembre. Avec la sortie de janvier, nous arrivons à un total de 170 000 spectateurs. C’est un excellent chiffre pour une exploitation de deux semaines. En toute honnêteté, si nous avions pu négocier une sortie plus longue, nous l’aurions fait. Nous estimons que la France devrait être le pays phare en Europe pour ce type de sortie. En Angleterre, le film a rapporté plus de 2 millions de livres. Je pense qu’on aurait pu faire plus en France. Mais nous avions pour obligation de stopper l’exploitation salle au 31 janvier, car cela faisait partie de la stratégie mondiale de Toho. Nous l’avons appliqué sur les 42 territoires que nous gérons. Mais si nous avions poursuivi l’exploitation française, je pense que nous aurions pu atteindre les 300 000 entrées. La décision de mettre sur pied la sortie de janvier a été prise durant les deux dernières semaines de décembre. Le temps nous manquait pour pouvoir sortir le film plus tôt. Mais nous aurions voulu poursuivre l’exploitation, et les exploitants aussi. Pour vous dire, durant le week-end du 20 janvier, Godzilla Minus One était numéro deux en termes de remplissage de salle, juste derrière Pauvres Créatures, distribué par Disney. Honnêtement, il aurait été dommage de ne pas faire cette seconde sortie. Le succès de Godzilla Minus One dépasse largement la popularité obtenue auprès de son public cible. » Mais malgré cette réussite commerciale éclatante, Toho et Yamazaki ont-ils proposé avec Godzilla Minus One une œuvre à la hauteur du bouche-à-oreille plus que positif qui se répand des deux côtés du Pacifique ?

Vivre dans la peur

Avec Godzilla Minus One, Takashi Yamazaki rebat les cartes du kaiju eiga en reprenant dans les grandes lignes les thématiques et motifs de son Kamikaze, le dernier assaut (2013). À travers le parcours de Koichi Shikishima (Ryunosoke Kamiki), kamikaze déserteur revenant fin 1945 dans un Tokyo annihilé par les bombardements aériens, Yamazaki fait d’emblée de Godzilla Minus One un grand drame de guerre où le pays doit renaître de ses cendres, où la nécessité de vivre prévaut. Lorsqu’il pitche son projet à Toho, Yamazaki surprend les exécutifs du studio en voulant faire apparaître Godzilla dans sa forme finale avant 1954, ce qui n’était jamais arrivé jusque-là dans la franchise. La production accepte ce parti-pris tout en saluant l’audace du cinéaste. Godzilla Minus One n’hésite pas à aborder frontalement la thématique du stress post-traumatique et du syndrome du survivant, qui handicapent psychiquement Shikishima durant une bonne partie du film. Par son statut de kamikaze survivant, Shikishima doit endosser la responsabilité de la défaite japonaise. Sa voisine Sumiko (l’exceptionnelle Sakura Ando), qui a perdu ses enfants lors des bombardements, rappelle à Shikishima qu’il aurait dû sacrifier sa vie au combat. Dès lors, le processus de reconstruction psychologique de Shikishima va se faire au contact d’une famille de cœur qu’il va constituer en recueillant Noriko Oishi (Manami Hamabe) et de la petite Akiko (Sae Nagatani). La reconversion professionnelle joue également un rôle important, Shikishima acceptant de rejoindre une équipe de personnages truculents embauchés pour déminer le littoral japonais. Rien qu’avec cette trajectoire de personnages, Godzilla Minus One apporte un vent de fraîcheur bienvenu. Le film choisit de rester prudemment du point de vue des civils qui ont subi le conflit, histoire de ne pas aborder les sujets politiquement sensibles ou de porter un regard biaisé sur le passé militaire japonais. D’ailleurs, les forces d’occupation américaines brillent curieusement par leur absence alors que près de 500 000 G.I. occupaient le sol japonais en 1947. Yamazaki résout la question avec un tour de passe-passe scénaristique impliquant une mention de Douglas MacArthur, visiblement trop occupé à anticiper une éventuelle attaque soviétique. De fait, Godzilla Minus One s’apparente plus à une uchronie qu’à un véritable film historique. Cependant, tous les personnages croisés par Shikishima tentent de se reconstruire pour regarder vers le futur, amenant le réalisateur à tirer le film vers le mélodrame où les émotions sont fatalement exacerbées. À ce titre, Godzilla Minus One se rapproche surtout du Retour de Godzilla (Motoyoshi Oda, 1955), où des aviateurs reconvertis dans le civil travaillent pour une compagnie de pêche d’Osaka, détruite à mi-parcours du film par le combat opposant Godzilla à Anguirus. Le film n’hésite pas à pointer la négligence du gouvernement japonais pendant et après la Seconde Guerre mondiale. Ici, seule l’action citoyenne semble salvatrice puisque l’opération Wada Tsumi est l’initiative de civils prolétaires et industriels, soutenus par une poignée d’anciens militaires.

L’ennemi intime

Comme Shin Godzilla, Godzilla Minus One emploie les technologies numériques avec intelligence pour moderniser les apparitions du monstre afin de le rendre accessible à un public qui ne serait pas sensible aux techniques traditionnelles du tokusatsu. Doté d’un design magnifique, qui rappelle essentiellement celui de l’ère Heisei, Godzilla est un être de rage pur, qui n’a pas d’agenda spécifique à part détruire tout ce qui se présente sur son chemin. Nous n’avons pas vu un Godzilla aussi furieux depuis Godzilla, Mothra and King Ghidorah : Giant Monsters All-Out Attack (Shusuke Kaneko, 2001), l’un des opus favoris de Yamazaki, qui fut l’une des sources majeures de Godzilla Minus One. Les animations, essentiellement créées par Shirogumi, aboutissent à des images totalement révolutionnaires dans le cadre de la saga. À ce titre, la toute première apparition de Godzilla sur l’île d’Odo mérite les applaudissements. Mais comme Anno et Higuchi, sept ans plus tôt, Yamazaki tire profit de son budget serré et opte pour espacer les apparitions de Godzilla, qu’il iconise au maximum, tout en tirant profit de ses personnages humains. Mais l’exploit technique est tel que Takashi Yamazaki est convié au QG de Lucasfilm Ltd. pour une projection spéciale de Godzilla Minus One. Le cinéaste est reçu par Dave Filoni, superviseur créatif de la firme créée par George Lucas. La boucle est bouclée pour Yamazaki qui avoua que Star Wars lui inspira sa vocation de cinéaste.

Nouvelle Guerre du Pacifique

Godzilla Minus One exploite les panoramas maritimes avec brio pour orchestrer des séquences de combats en pleine mer tout simplement hallucinants. Par le passé, Yamazaki avait déjà illustré certaines dates clés de la Guerre du Pacifique avec Kamikaze, le dernier assaut (2013) et The Great War of Archimedes (2019). Ici, il exploite tout le potentiel des engins de guerre maritimes, rappelant les grandes heures des films de batailles navales de Toho. Eiji Tsuburaya, maître des miniatures et des effets spéciaux japonais, aurait sans doute apprécié. Sur le plan thématique, cette solidarité martiale n’est pas sans rappeler, une fois de plus, les meilleurs moments de Godzilla, Mothra and King Ghidorah : Giant Monsters All-Out Attack, déjà bien généreux en matière de déploiement militaire. Il aurait été intéressant de récolter l’avis du regretté Leiji Matsumoto sur l’iconisation, voire le fétichisme, de certains appareils volants. Après tout, Yamazaki avait lui-même adapté Space Battleship Yamato en prises de vue réelles en 2010. Le film effectue quelques emprunts américains, notamment aux Godzilla de Gareth Edwards et Michael Dougherty. La poursuite en bateau évoque bien sûr Les Dents de la mer et l’aboutissement de l’opération Wada Tsumi semble directement citer Dunkerque (Christopher Nolan, 2017). Yamazaki évoque l’influence de Titanic pour la séquence où Kenji Noda (Hidetaka Yoshioka) détaille avec des miniatures les détails de l’opération Wada Tsumi, avant que cette dernière ne soit lancée avec d’authentiques navires.

Sur le plan technique, Godzilla Minus One est l’un des plus accomplis de la franchise. L’usage du scope et de la couleur rappellent l’ampleur des films de l’ère Showa. Yamazaki a bien fait de rappeler son vieux complice, le directeur de la photographie Kozo Shibasaki, dont les ambiances ocre parsemées de vert et de rouge évoquent les teintes des archives de l’époque. En termes de mise en scène pure, Yamazaki va à l’opposé d’Anno et Higuchi en privilégiant de longues prises et des mouvements de grue circulant doucement autour des personnages. Cependant, ce choix se fait souvent au détriment du rythme, qui peut s’affaiblir par endroits. L’épilogue est également sujet à débat. Sur le plan sonore, la musique de Naoki Sato offre de magnifiques moments de tension. Bien entendu, les thèmes classiques d’Akira Ifukube sont utilisés. La marche de Mothra contre Godzilla (1954) résonne lorsque Godzilla sème la terreur à Ginza. Toutefois, la musique fragilise la tension du moment, notamment lorsque Godzilla dévore le métro aérien, Noriko luttant pour sa vie alors que le wagon dans lequel elle se trouve est sur le point de chuter. En revanche, la marche militaire du Godzilla de 1954 provoque des frissons immédiats lorsque l’opération Wada Tsumi est lancée. Dans les faits, c’est cette approche humaine et purement émotionnelle du récit qui atteint le cœur des spectateurs, aussi bien spécialistes du kaiju eiga que néophytes.

Déjà comparé aux blockbusters américains et mis en perspective avec la trajectoire légère prise par le MonsterVerse de Legendary Pictures, Godzilla Minus One prouve que le mythe a encore de beaux jours dans son pays d’origine. Qu’on aime ou non le film, ce dernier s’intègre tout à fait dans la filmographie de son réalisateur, ce qui le rendra d’autant plus fascinant à analyser dans les temps à venir. Toho semble avoir trouvé une manière efficace d’exploiter artistiquement et commercialement sa licence. Mais Godzilla Minus One marque définitivement l’histoire de la saga le 23 janvier 2024, lorsque le film est nommé à l’Oscar des meilleurs effets visuels. La vidéo de Takashi Yamazaki, entouré de ses collaborateurs, apprenant la bonne nouvelle, devient virale et touche les admirateurs de kaiju eiga, genre enfin pris au sérieux par les institutions. Au 2 février, le film a atteint les 105 millions de dollars de recettes au box-office mondial. Godzilla Minus One marque le retour d’un grand cinéma émotionnel, doublé d’un cadeau suprême à déguster sur grand écran pour se préparer au soixante-dixième anniversaire du roi des kaiju !