Otomo

GODZILLA MINUS ZERO

Par Fabien Mauro

Trois ans après le sacre mondial inattendu de Godzilla Minus One, Takashi Yamazaki retrouve le roi des kaiju avec Godzilla Minus Zero, une suite promettant de renouer avec la dimension émotionnelle, la rigueur thématique et le grandiose ténébreux du précédent opus. Le cinéaste japonais a-t-il transformé l’essai ? Verdict.

Dimanche 10 mars 2024. Godzilla Minus One remporte l’Oscar des meilleurs effets visuels. Accompagné de sa garde rapprochée du studio SHIROGUMI Inc. (Kiyoko Shibuya, Masaki Takahashi, Tatsuji Nojima), Takashi Yamazaki vient collecter la précieuse statuette devant une assistance conquise. Godzilla est désormais une propriété intellectuelle oscarisée. Longtemps marginalisés, les fans de kaijû eiga tiennent leur revanche. Il faut dire qu’avec 113 millions de dollars de recettes mondiales, Godzilla Minus One s’était imposé comme le « sleeper hit » de l’hiver 2023-2024. Steven Spielberg, James Cameron et Christopher Nolan ne tarissent pas d’éloges sur le travail de Yamazaki. Cette réception, historique pour un film japonais en prises de vue réelles, dépassa les attentes de Tôhô. Le regain d’intérêt pour Godzilla se confirme par les 572 millions de dollars engrangés par Godzilla X Kong : Le Nouvel Empire (Adam Wingard, 2024), cinquième long-métrage du MonsterVerse entamé en 2014 par Legendary Pictures et Warner Bros. De son côté, Takashi Yamazaki signe avec l’agence de talents Creative Artists Agency (CAA) et travaille sur son premier film hollywoodien, GRANDGEAR, annoncé comme la rencontre entre Cloverfield et Pacific Rim. Mais l’exode californien attendra, Yamazaki ayant encore quelques obligations envers Godzilla. Pour Tôhô, la suite de Godzilla Minus One ne peut plus être un « triomphe accidentel », mais un événement mondial soigneusement préparé via une stratégie marketing proactive et échelonnée.

Godzilla Reloaded

En juin 2025, le tournage de la suite de Godzilla Minus One est officiellement annoncé. Takashi Yamazaki sera de nouveau aux commandes, cumulant de nouveau les postes de scénariste, de metteur en scène et de superviseur des effets visuels. Lors du Godzilla Fest du 3 novembre 2025, Yamazaki annonce le titre du nouveau long-métrage, Godzilla Minus Zero, toujours coproduit par Tôhô et Robot Communications. Le 10 décembre, à l’occasion d’un événement promotionnel japonais d’Avatar : De feu et de cendres, Yamazaki rencontre James Cameron, qui semble plaisanter à moitié en offrant ses services sur la seconde équipe de Godzilla Minus Zero. La stratégie métronomique de Tôhô débute le 15 avril 2026 avec un teaser prometteur. Les débats se cristallisent sur un plan où Godzilla surplombe la Statue de la Liberté. Le monstre détruira-t-il New York ? En tout cas, l’image est suffisamment évocatrice pour alimenter les discussions des fans aux quatre coins du globe. La fièvre monte lors de la sortie d’un nouveau teaser, début juillet, confirmant les plans de sortie mondialisée quasi simultanée. Tôhô distribuera Godzilla Minus Zero au Japon dès 3 novembre à l’occasion du « Godzilla Day » pendant que ses filiales (All The Anime pour la France) et autres distributeurs tiers se chargent de le distribuer à l’international les jours suivants. Le trailer du 8 septembre s’articule autour de la mention « Premier film japonais tourné pour IMAX », argument massue depuis le triomphe de L’Odyssée. Preuve à l’appui, cette bande-annonce promet une séquence de combat aérien à couper le souffle et sublimée par le format de prédilection de Christopher Nolan. Un effet sonore annonce également la présence d’un second kaiju… et non des moindres. Une autre annonce fait l’effet d’une bombe : aux États-Unis, Godzilla Minus Zero écope d’une classification « R » par la Motion Pictures Association (MPA), interdisant de fait l’accès au film aux moins de 17 ans non accompagnés. Plusieurs sites et comptes spécialisés américains s’interrogent sur les raisons de cette classification excluant d’emblée le jeune public plutôt friand de kaiju. Les premières spéculations penchent vers une violence graphique plus intense qu’à l’accoutumée.

 

C’est pourtant sur le sol américain qui servira de socle au lancement public de Godzilla Minus Zero, un choix judicieux étant donné l’aura de Godzilla Minus One sur les terres de l’Oncle Sam. Le vendredi 25 septembre, Godzilla en personne, incarné par un acteur revêtu d’un costume conçu par le légendaire monster-maker Shinichi Wakasa, fait une apparition au Dodger Stadium, sanctuaire du baseball californien, en compagnie de Ryûnosuke Kamiki, héros des deux métrages. Le lendemain, Godzilla Minus Zero est présenté en Première mondiale au New York Film Festival. Takashi Yamazaki vient soutenir son film aux côtés de ses vedettes Ryûnosuke Kamiki et Minami Hamabe. Les retours de la presse et du public sont majoritairement laudatifs, certains spectateurs rangeant le film dans la Pléiade des meilleures suites aux côtés de The Dark Knight et Terminator 2 : le jugement dernier. Tôhô bat le fer tant qu’il est chaud en mettant en ligne un ultime trailer qui contourne avec efficacité les premiers spoilers circulant sur les réseaux sociaux. La critique d’EMPIRE suite à la séance IMAX du 15 octobre au BFI London Film Festival se veut plus modérée. Quatre jours plus tard, suite à la première japonaise, c’est un Hideo Kojima conquis qui salue les nouvelles prouesses de Yamazaki. Le film est-il à la hauteur de cet enthousiasme quasi unanime ?

La (Nouvelle) Guerre des monstres

Dès l’ouverture de Godzilla Minus Zero, Takashi Yamazaki clarifie d’emblée qu’il a dépassé le statut de cinéaste invité sur la licence septuagénaire. Il en est désormais le nouveau maître. Plus qu’un incipit de bruit et de fureur, cette impressionnante entrée en matière encapsule la note d’intention de Godzilla Minus Zero. Fort sur ses appuis et doté de ressources plus conséquentes, Yamazaki convoque le Spielberg engagé (et enragé) de La Guerre des Mondes (2005) en faisant usage des référents humains comme amplificateurs du gigantisme. Cette profession de foi clairement énoncée, déjà mise en pratique sur l’opus précédent, convoque les fondamentaux horrifiques du kaijû eiga. Mais surtout, Yamazaki utilise le genre pour revisiter ses œuvres antérieures. Si Godzilla Minus One rejouait les événements de Kamikaze, le dernier assaut (2013), Godzilla Minus Zero propose quant à lui une variation des premières minutes de Always : Sunset on Third Street 2 (2007), qui s’ouvrait déjà par la mise à sac de tout un quartier par… Godzilla. Les attentes autour de Godzilla Minus Zero étant vertigineuses, Yamazaki se devait d’honorer la promesse du « bigger, better » de toute suite digne de ce nom. Ayant montré un goût certain pour les dogfights sur Space Battleship Yamato (2010), Kamizake, le dernier assaut et, évidemment, Godzilla Minus One, Yamazaki se surpasse avec une joute aérienne figurant parmi les morceaux de bravoure les plus étourdissants de 2026. L’effet « waouh » est à peine encaissé par le spectateur que Yamazaki lui assène le coup de grâce en concluant sa séquence avec un concept visuel qui régénère à lui seul l’imaginaire de la destruction massive consubstantiel au cinéma de grand monstre japonais. Nul doute que l’impact sensoriel de cette séquence estomaquante sera tout autre en IMAX. Si le cahier des charges spectaculaire est rempli haut la main, le développement des enjeux interindividuels est une autre réussite à mettre au crédit de Godzilla Minus Zero. 

Crépuscule chez les Shikishima

Godzilla Minus One se révélait déjà passionnant en explorant la quête de résilience de l’ancien kamikaze Shikishima, sa rencontre avec Noriko Ôishi (Manami Hamabe), et la petite Akiko (Sae Nagatani). Bien qu’enraciné dans le Japon d’après-guerre, ce portrait de cellule familiale recomposée joua un rôle déterminant dans le succès international du film, notamment auprès du public américain. Au final, quoi de plus universel que la famille ? Dans Godzilla Minus Zero, Shikishima assume désormais son rôle de père de famille tout en se positionnant comme acteur actif de la reconstruction du Japon. Quant à Noriko, son développement s’organise essentiellement autour de sa survie miraculeuse révélée lors de l’épilogue de Godzilla Minus One. Akiko confirme ici son statut de cœur émotionnel de ce nouveau cycle de films. L’humanisme et le désenchantement de Godzilla Minus Zero trouvent leur parfait point de jonction lors d’une séquence de voyage en train où les Shikishima savourent un moment d’insouciance, immédiatement tué dans l’œuf lorsque la locomotive arrive aux abords de la ville de Matsumoto, rayée de la carte. Nouvelle réminiscence de La Guerre des mondes, ce tableau de la désolation dépourvu de toute présence monstrueuse permet à Yamazaki de rappeler toute l’insignifiance de l’espèce humaine.

 

Le formidable Hidetaka Yoshioka, acteur fétiche de Yamazaki, reprend ici le rôle du Dr Kenji Noda. Déjà pilier de Godzilla Minus One, le toujours fascinant Noda gagne en ambivalence, certaines de ses décisions affectant directement la quiétude durement acquise des Shikishima. Conscient de la nécessité de donner un second souffle narratif au récit, Yamazaki introduit de nouveaux personnages particulièrement réussis. La formidable Masami Nagasawa (Shin Ultraman) s’impose avec son naturel coutumier dans le rôle de Makoto Aoyama, une météorologue employant l’analyse cartographique pour anticiper les attaques des monstres. Yamazaki fait appel au vétéran Min Tanaka pour incarner le très complexe Dr Murakami. Habitué aux rôles de figures d’autorité inflexibles chez Yamazaki, cet acteur octogénaire avait déjà incarné un kamikaze survivant dans Kamizake, le dernier assaut (2013) ainsi que l’éminence grise à l’origine du cuirassé Yamato dans The Great War of Archimdes (2019). Derrière les lunettes et la moustache blanche, Murakami dissimule un être torturé renfermant toute la radicalité thématique et les prises de risques esthétiques de Godzilla Minus Zero, qui se permet enfin de convoquer sans ambages la grande histoire. Le toujours fiable Jun Kunimura nous tétanise dans un rôle de médecin chargé de soigner les dizaines de victimes entassées dans une clinique de fortune, une séquence ramenant directement au tout premier Godzilla (Ishirô Honda, 1954). À travers cette belle galerie de personnages, Yamazaki parvient presque à nous faire oublier que nous avons payé un ticket pour voir un kaijû eiga. 

Les prophéties de Yamazaki

Dans Godzilla Minus One, le monstre-vedette était une force implacable testant la capacité du peuple japonais à se reconstruire au lendemain de la guerre. Godzilla Minus Zero le fait évoluer en mal nécessaire, une présence avec laquelle les habitants du Japon uchronique dépeint par Yamazaki devront composer tout en bâtissant un avenir pour les générations futures. La première apparition de Godzilla, l’un des plus beaux plans-séquences de 2026, donnera des frissons de terreur et de jubilation à tout admirateur de kaijû eiga. Il y a également beaucoup à dire sur la teneur politique du métrage, plus assumée comparée à Godzilla Minus One. Mais nous ne développerons pas davantage cet aspect ici afin de laisser pleinement le spectateur profiter de la richesse du film.

 

Le film essaime subtilement ses références, en rendant hommage à un certain film de 1964 signé Ishirô Honda (cliquez ici après avoir vu le film) tout en se permettant un fugace clin d’œil à The Thing de John Carpenter, fan de la première heure de Godzilla.

 

Godzilla Minus Zero surclasse-t-il Godzilla Minus One ? L’auteur de ses lignes le pense, Yamazaki signant ici le blockbuster le plus radical de cet automne. Après GRANDGEAR, annoncé pour début 2028, espérons que Yamazaki nous gratifie d’un dernier tour de piste avec Godzilla pour faire muer son diptyque exemplaire en trilogie légendaire. Peut-être fin 2029 pour les 75 ans de la licence ?  En refusant l’autocensure tout en imposant frontalement son imaginaire cataclysmique, Godzilla Minus Zero entre instantanément au panthéon du kaijû eiga.

Godzilla Minus Zero (2026) de Takashi Yamazaki

Sortie le 4 novembre 2026 par All The Anime et Apollo Films.

Remerciements :
Timothy Killian, Amandine Cochard, Audrey « Odori » Martinez (All the Anime)
Aurélie Lebrun, Emmanuelle Verniquet (GAMES OF COM)