Rockyrama

Sofia Coppola : derrière les murs

Par Camille Mathieu

Des silhouettes éthérées des adolescentes de Virgin Suicides aux désordres tokyoïtes de Lost in Translation, de l’étourdissement sucré de Marie-Antoinette au trouble venimeux des Proies, si l’on ne présente plus le cinéma de Sofia Coppola, c’est qu’elle est à n’en pas douter l’une des réalisatrices les plus emblématiques de sa génération. En 2020, elle reviendra sur le devant de la scène avec son nouveau film, On the Rocks. L’occasion tant attendue de se pencher, et même de plonger, dans le cinéma poétique et intime de Sofia Coppola.

« Mes films sont, en quelque sorte, à propos d’une fille dans un grand hôtel, un palace ou je ne sais quoi, qui déambule et qui essaie de grandir. »

 

En quelques mots, Sofia Coppola esquissait ainsi son cinéma. Esquissait seulement, car il ne fait aucun doute que les images, les motifs et les grandes thématiques qui traversent le cinéma de la réalisatrice laissent entrevoir bien davantage qu’une errance romantique dans les couloirs d’un somptueux hôtel. Ce cinéma parfois injustement fustigé pour son esthétique, pour son élégance, ce cinéma du féminin et donc « forcément » du beau, un beau qui ne pourrait être que gratuit, que vain. Un cinéma derrière lequel transparaissent pourtant les thématiques tendres ou cruelles de l’adolescence déboussolée, de la fièvre des premiers ébats, de la difficulté du passage à l’âge adulte, de l’immense solitude de « devenir femme » dans un monde d’hommes – sentiment qui trouve son apogée dans sa relecture des Proies de Don Siegel. Sofia Coppola essuiera l’ensemble de ces blâmes dès son plus jeune âge : on lui reproche aussi bien ses incursions dans le monde de la mode que son ascendance célèbre – tout particulièrement lors de ses premiers pas en tant que comédienne, lorsqu’elle se prête au jeu devant la caméra de son père. Car pour certains, avant d’être la cinéaste prodige que l’on sait, Sofia Coppola nous est apparue dans le Parrain 3, à peine sortie de l’enfance, prêtant sa silhouette gracile et sa mine boudeuse à Mary Corleone. Peu importe, car c’est bien de l’autre côté de la caméra que Sofia Coppola marquera les esprits et obtiendra enfin la reconnaissance qu’elle mérite.

 

Mais ce qui point finalement dans cette première citation de Sofia Coppola, c’est la prépondérance du lieu ; un lieu qui hante, qui investit l’écran et contamine les personnages. Le lieu, chez Sofia Coppola, exerce ainsi son influence sur chacun et chacune. Dans Virgin Suicides, les sœurs Lisbon sont de jolis oiseaux en cage. Prisonnières de leur petite maison de banlieue, bien propre et nette, les adolescentes vagabondent dans leurs chambres de petites filles, remplies de tous les artefacts de l’enfance. Dans ce décor immobile, comme prises entre deux âges, retenues dans l’enfance par une mère qui refuse de les voir grandir, les sœurs patientent, patientent jusqu’à n’en plus pouvoir. 

Dans Lost in Translation, c’est Tokyo qui exerce son pouvoir de fascination sur nos héros. Entre deux plateaux de tournage, Bob va noyer son spleen dans le décor impersonnel du bar de l’hôtel. Quelques étages au-dessus, Charlotte n’en peut plus d’attendre son mari dans sa chambre avec vue. Désorientés dans l’hypnotique capitale japonaise, seuls parmi la foule et en proie à un sérieux jetlag, Bob et Charlotte sont réunis par une nuit d’insomnie et trouvent l’un chez l’autre une planche de salut. Le lieu, dans Lost in Translation, c’est cette ville inconnue, cette immensité étrangère dans laquelle il est essentiel, pour deux êtres égarés, de se reconnaître le temps d’une romance qui ne dit pas son nom. 

 

Dans Marie-Antoinette – troisième film de la réalisatrice qui s’offre ici le luxe rare de tourner à Versailles –, la solitude de la jeune reine contraste douloureusement avec le faste et l’animation qui règne à la cour. La cinéaste raconte : « Quand j’ai lu pour la première fois l’histoire de Marie-Antoinette qui n’avait que quatorze ans et qui avait été envoyée à Versailles, sans aucun proche ou membre de sa famille, juste entourée de jolies choses décadentes qui sont censées vous plaire et vous rendre heureux… Comme tout ça m’a semblé solitaire… » Au sortir de l’adolescence, dans les boudoirs de velours et les palais richement décorés, la jeune reine s’évade dans un monde de fête et d’ivresse pour mieux échapper, peut-être pour un temps seulement, à l’hostilité et aux luttes de pouvoir qui s’exercent dans l’ombre.

Somewhere prendra ses racines dans un autre lieu illustre, le Château Marmont, imposante demeure aux faux airs de château de la Loire surplombant Sunset Boulevard. Derrière ses murs, le très privé Château Marmont a vu défiler le Tout-Hollywood, devenant peu à peu le lieu de tous les fantasmes. C’est dans ce décor feutré qu’elle installe ses personnages, un père et une fille presque étrangers l’un à l’autre et qui devront s’apprendre ici. Après le rose acidulé de Marie-Antoinette, Sofia Coppola préfère l’ambiance alanguie du Château Marmont de son enfance (son père y avait ses habitudes), sans rien dire de l’ombre autobiographique qui plane sur son film : « Marie-Antoinette était un film si girly, si plein de fioritures et de froufrous, qu’après cela, j’ai voulu faire quelque chose d’aussi minimal que possible. Juste quelque chose de différent après avoir été dans ce monde de macarons pendant si longtemps. » Derrière les hauts murs du Château Marmont, le temps s’étire, et dans ses lenteurs, un père et une fille trouvent un refuge nécessaire pour s’apprivoiser.

 

Dans The Bling Ring, les lieux qu’on foule – qu’on envahit même – sont ceux des riches et puissants de ce monde : les demeures de stars qui parsèment les collines de Hollywood. Inspiré par un article de Vanity Fair intitulé « The suspects wore Louboutins », The Bling Ring s’empare ici des colonnes de faits divers en esquissant le portrait d’un groupe de valley kids privilégiés, entrant par effraction dans les résidences de leurs vedettes. Avec une douce ironie, Coppola s’en prend volontiers à la fétichisation de l’image à l’ère des médias sociaux, à la vanité et l’ostentation d’un monde de strass auquel on lui a trop souvent reproché d’appartenir. Dans un monde où tout est rendu public par les tabloïds et les réseaux, où l’on survole sur Google Map les demeures des stars, la tentation de s’immiscer est forte. The Bling Ring raconte la fascination malsaine d’adolescents pour cet univers étincelant, au point, pour capter un peu de sa lumière, d’en violer l’intimité la plus essentielle. 

Finalement, avec Les Proies, Sofia Coppola délaisse la claire vallée de Hollywood pour s’enfoncer dans le sud profond des États-Unis, en pleine guerre de Sécession. Perdues au bout d’une épaisse allée de chênes, sur le seuil d’une majestueuse demeure à colonnes, se tiennent des femmes, des adolescentes et des petites filles toutes vêtues de robes sages, du rose tendre au blanc virginal. C’est dans ce pensionnat pour jeunes filles, véritable microcosme, tenu à l’écart de tout, que le drame guette. Il apparaît sous la forme d’un soldat ennemi blessé, secouru par l’une des petites pensionnaires. L’homme est recueilli, ses blessures soignées, sa faim apaisée. Croyant prolonger sa chance, il tentera bientôt de séduire, de manipuler et de se jouer de ses hôtes, mais celles-ci se révéleront moins inoffensives qu’il n’y paraît… D’après roman de Thomas P. Cullinan, Les Proies fait suite à une première adaptation signée Don Siegel en 1971. Alors que le film de Siegel faisait du personnage de Clint Eastwood le point de mire de son film, observant sa déchéance et sa hideuse transformation, Coppola lui oppose une parfaite symétrie. À un homme seul et blessé, immergé dans un monde de femmes, elle répond par des personnages féminins immergés dans un monde d’homme, laissés au ban de la société, de la guerre, dans le seul coin du monde qui leur appartiennent encore : une maison de jeunes filles qu’il ne vaut mieux pas profaner.

Dans le cinéma de Sofia Coppola, pas de grands espaces ni d’horizons à perte de vue. Les drames sont intérieurs, confinés, intrinsèquement liés à leurs murs. Le lieu revêt toujours le plus grand intérêt, le plus grand ascendant sur ses personnages, qu’il isole du reste du monde (l’ennui létal de Virgin Suicide) ou qu’il rapproche des êtres perdus (Lost in Translation), qu’il soit le lieu de tous les excès (Marie-Antoinette, Bling Ring) ou de toutes les langueurs (Somewhere), il a en tout cas le pouvoir de pousser les personnages dans leurs derniers retranchements, parfois jusqu’au pire (le glaçant final des Proies). S’ils sont, pour nos personnages féminins, comme autant de cages à oiseaux délicates, les femmes de Sofia Coppola n’en sont pas moins des créatures redoutables. 

 

Derrière les murs des chambres roses, sous les fards et le taffetas des robes, ses personnages féminins sont immensément plus complexes que leur entourage ne veut bien l’admettre. En témoigne l’incompréhension chronique des médecins, de la famille et du groupe de garçons dans Virgin Suicides. Les femmes chez Coppola sont poussées à bout par l’ennui, l’isolement ou l’inconsidération, coincées dans des vies trop étroites pour elles. Dans la toute récente bande-annonce de On the Rocks, aux allures de comédie sophistiquée, c’est au tour d’une mère de famille débordée et délaissée de se révolter. Dans une interview accordée à Rookie en 2013, la réalisatrice confiait : « J’aime les personnages en pleine transition, qui essaient de trouver leur place dans le monde. C’est ce que j’aime le plus dans l’adolescence, mais aussi dans les différentes étapes de la vie. J’aime quand le drame vient davantage de l’intérieur du personnage. »

 

Dans Les Proies, au sommet de ce sujet, les personnages sont des femmes abordant chacune un cap de leur vie : l’enfance naïve et l’amour platonique, l’adolescence frondeuse dictée par les premiers émois, l’âge adulte et l’espoir d’émancipation, ou encore l’âge mûr, où les déceptions peuvent si vite se changer en venin. Bien sûr, rien d’empoisonné ou de moribond dans la mise en scène lumineuse de la réalisatrice. Cinéaste du « beau », Sofia Coppola en a définitivement les atours, mais attention, le beau cinéma de Coppola pourrait bien être un appât.

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