Univers parallèle : les épisodes fantômes de X-Files
Pour tout fan de X-Files, la mythologie de la série ne se limite pas aux extraterrestres et aux « monsters of the week » qui ont fait son succès. Il faut creuser, imaginer, car la vérité est ailleurs. Elle s’étend dans un univers voisin, celui des épisodes qui n’ont jamais vu le jour. Entre contraintes de production ou simples changements de cap créatif, l’histoire de la série est parsemée de scénarios abandonnés, de concepts avortés et de rêves de fans jamais réalisés. Plongeons dans les archives secrètes du FBI pour explorer ces « épisodes fantômes » qui dessinent aussi une autre facette de cet univers.
Première saison
Il est le trauma originel de toute une génération. Lui, c’est Doug Hutchison, ici nommé Eugene Victor Tooms. Nul besoin d’en dire plus, car vous avez son visage en tête. Fort du succès rencontré par l’épisode qui lui est consacré, l’acteur s’est pris de passion pour son personnage. Sans aucun doute désireux de réapparaître dans la série, il rédige même un scénario, sous forme de préquelle, Dark He Was and Golden-Eyed, qu’il soumet au créateur Chris Carter. Un scénario qui lui sera retourné sans même être lu, pour des raisons purement légales, Hutchinson n’ayant pas le droit de s’approprier la création des scénaristes de l’épisode en question, Glen Morgan et James Wong. Dommage, car le projet aurait, sans doute, eu de la gueule : l’acteur imaginait son personnage comme le produit d’une expérience visant à l’immortalité, qui aurait mal tourné. Échappé d’un asile, Tooms se serait alors mis à dévorer des foies de manière compulsive. Le scénario précisait même qu’il était une forme d’avatar d’une divinité indienne d’Amérique centrale, anthropophage et particulièrement friande de foie humain. Nous sommes toujours désireux de voir ça, tant cet épisode aurait (peut-être) bouleversé la perception de l’un des monstres les plus viscéraux de la série. En révélant l’origine de Tooms comme un avatar de divinité cannibale et le produit d’une expérience ratée, la série aurait profondément ancré son horreur dans le mythe et la faute scientifique, comme un pont inattendu entre le folklore ancien et la folie moderne des laboratoires.
Quatrième saison
En pleine quatrième saison, alors qu’ils se préparent à commencer le travail sur la série petite sœur Millennium, Glen Morgan et James Wong, encore eux, entament l’écriture d’un scénario mettant en scène le spectre d’Abraham Lincoln errant dans les couloirs de la Maison-Blanche. Ce projet leur tient particulièrement à cœur, Morgan ayant d’ailleurs accumulé une documentation importante dans l’espoir d’en faire un jour plus qu’un épisode, mais un film. Cependant, l’enthousiasme initial s’émousse rapidement. Épuisés et découragés par les innombrables réécritures imposées pour l’épisode phare L’Homme à la cigarette (s.4, e.7) – moment clé qui revient en détail sur l’histoire du personnage, retraçant des étapes importantes de sa vie –, les deux auteurs finissent par abandonner leur idée. Voilà sans aucun doute l’épisode fantôme qui fait encore aujourd’hui le plus parler, sans doute aussi pour sa toute-puissance symbolique. Loin d’une simple apparition, l’esprit du Président aurait confronté Mulder et Scully à l’âme même de l’Amérique, brisant la frontière entre fantastique et mythe politique. Cet épisode aurait été un formidable lien entre l’intime et l’historique, transformant un couloir du pouvoir en un lieu hanté par ses propres idéaux trahis. Ou quelque chose dans ce goût là.
Cinquième saison
Nous sommes en octobre 1997, et David Duchovny doit quitter Vancouver, où est tournée la série, pour promouvoir le film Playing God (qui n’a laissé absolument aucun souvenir à qui que ce soit). Il est donc nécessaire de penser un scénario mettant en avant Dana Scully, seule. Programmé pour une diffusion en décembre, cet épisode dépourvu de l’une de ses deux stars a d’abord été envisagé par Vince Gilligan, John Shiban et Frank Spotnitz comme une variation sur le thème de Un chant de Noël, ou A Christmas Carol, le plus célèbre des contes de Charles Dickens. Le trio souhaitait même s’inspirer ouvertement de l’adaptation de 1951 avec Alastair Sim. Sur le papier, Scully aurait endossé un rôle comparable à celui de Scrooge, homme d’affaires avare qui considère Noël comme une pure perte de temps et qui reçoit la visite de trois esprits. Une pause poétique et mélancolique au cœur de la mythologie, renforçant l’archétype de Scully en âme tourmentée cherchant sa propre rédemption. Toutefois, cette idée initiale est finalement abandonnée, et le scénario fera l’objet d’une réécriture complète par la suite.
Autre idée avortée pour cette saison 5, celle de Tim Minear (scénariste et futur producteur exécutif sur American Horror Story et Feud), qui mettait en scène un athée emprisonné recevant en cellule l’ordre divin d’assassiner un individu profondément malfaisant. Après une évasion miraculeuse, une vaste équipe policière se lançait à ses trousses, et seule l’intuition de Mulder le poussait à penser que le fugitif œuvrait en réalité pour une cause juste. Selon Minear, l’idée ne vit jamais le jour pour une pure raison de calendrier. Dommage, il y avait sans nul doute un sujet fort à traiter, surtout en Amérique, surtout sur la Fox, on ne peut qu’imaginer une provocation théologique magistrale au cœur de la série. En confrontant un athée devenu prophète meurtrier à la justice divine et humaine, la dialectique Mulder/Scully aurait été poussée à son paroxysme : la foi face au doute, la loi face à la grâce. Mais tout n’est pas perdu, puisque Frank Spotnitz eut l’idée de faire de ce prisonnier athée un personnage déjà apparu dans la série, Robert Modell, issu de l’épisode Autosuggestion (s.3, e.17, un « monster of the week » sur un homme doué de télékinésie), menant à une refonte totale du script, devenu l’épisode Kitsunegari (s.5, e.8), dans lequel on découvre que Robert Modell a une sœur.
Septième saison
C’est peut-être un vœu purement fanatique, admettons-le, mais laissons-nous encore ce luxe de l’imagination. Stephen King, qui avait déjà signé l’épisode La Poupée (s.5, e.10), aurait manifesté l’envie de retenter l’expérience en proposant un scénario librement inspiré du film culte de George A. Romero, La Nuit des morts-vivants (1968). Et, rêvons un peu plus loin, l’idée était aussi que Romero en personne réalise cet épisode. Frank Spotnitz a confirmé qu’une entrevue avait bien eu lieu entre l’équipe de la série, King et Romero, et que les deux créateurs étaient enthousiastes à l’idée de travailler ensemble. Si le projet avait été prévu pour la saison 7, il n’a finalement jamais abouti. Toutefois, la thématique zombie a malgré tout été explorée la même année… mais dans un épisode de Millennium. Un petit gâchis donc, tant, bien au-delà du fantasme pop, affronter une épidémie de morts-vivants eut été pour Mulder et Scully l’ultime test de rationalité face à un phénomène de masse inexplicable, transformant « monster of the week » en cauchemar sociétal total.
La saison inconnue
Dès les débuts de la série, D.W. Paone, qui travaillait alors comme cadreur sur New York, police judiciaire, se prend de passion pour l’univers créé par Chris Carter. Avec l’écrivain Frank Scoblete – un nom peut-être peu médiatique, mais reconnu dans le milieu des ouvrages spécialisés sur les jeux de casino –, il co-écrit un scénario ambitieux. Leur point de départ ? La fameuse théorie des « anciens astronautes », selon laquelle des visiteurs venus du cosmos auraient jadis accéléré le développement de civilisations humaines en leur transmettant des savoirs essentiels. Ils en proposent ici une interprétation très personnelle : et si le pharaon Akhénaton avait été un extraterrestre, et si son retour sur Terre était prévu pour l’année 1995 ? Grâce à une connaissance commune, le producteur Daniel Sackheim, ils soumettent leur idée à l’équipe de X-Files. Malgré cette porte d’entrée, le projet est écarté par les producteurs, qui estimèrent que sa mise en œuvre dépasserait largement le budget habituel d’un épisode de télévision.
De son côté, en 1994, Jeffrey Reddick écrivit un scénario spécifiquement conçu pour X-Files, dans l’espoir d’attirer l’attention d’un agent. L’élément déclencheur lui vint au cours d’un vol vers le Kentucky, après avoir lu le témoignage d’une passagère qui, obéissant à une intuition troublante, avait changé d’avion et ainsi évité un accident mortel. Dans sa version, c’était le jeune frère de l’agent Scully, Charles, qui était saisi par une prémonition identique : la vision d’un crash d’avion. Cette vision devenait le point de départ d’une nouvelle enquête pour Mulder et Scully. Cependant, Reddick ne soumit jamais ce script à la production. Il le transforma plutôt en un projet de long-métrage. Par une heureuse coïncidence, d’anciens membres de l’équipe de X-Files, James Wong et Glen Morgan, se joignirent au projet en tant que scénaristes et réalisateur, donnant ainsi vie au film Destination finale (2000). Nul doute que l’idée d’une mort conçue comme un mécanisme à déjouer, traitée dans le format procédural de X-Files, aurait apporté une terreur métaphysique et intime unique, bien différente de la franchise qui en est née. De même, en donnant le don de prémonition à Charlie, cet épisode aurait sans doute ébranlé les fondations rationnelles de Dana Scully. Dommage ? Un peu.
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