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Popeye : coke en stock

Une théorie comme une autre: le film Popeye, de Robert Altman, n’existe pas vraiment. Pas en temps que film en tout cas. Non, Popeye, de Robert Altman n’est rien d’autre qu’un immense rail de coke. Une poutre.
Popeye : coke en stock

Une théorie comme une autre: le film Popeye, de Robert Altman, n’existe pas vraiment. Pas en temps que film en tout cas. Non, Popeye, de Robert Altman n’est rien d’autre qu’un immense rail de coke. Une poutre.


Popeye ne devrait pas exister sur pellicule, déjà. Dès le départ, il est une erreur, celle commise par le producteur du Parrain, de Rosemary’s Baby et Chinatown. Robert Evans, alors chez Paramount, perd les négociations pour l’adaptation de la comédie musicale Annie, elle-même adaptation du comic strip d’Herald Gray, Little Orphan Annie. Furieux d’apprendre que c’est finalement la Columbia qui aura le droit de produire le long métrage, il convoque en urgence ses petits lieutenants, avec une seule idée derrière la tête: réaliser malgré tout l’adaptation d’un comic pouvant donner naissance par la suite à une pièce à succès. Le studio a dans ses tiroirs les droits de Popeye. Ce sera donc le personnage imaginé en 1929 par Elzie Crisler Segar. Que ce soit une bonne idée, ou non.

Tout le monde semble y croire, au moins un temps. La star montante Robin Williams est embauchée dans le rôle titre, pour son tout premier film sur grand écran. Shelley Duvall, déjà à l’affiche en 1977 de 3 Femmes de Robert Altman, signe également, et interprète Olive. L’équipe bouge à Malte, où un gigantesque décor est construit en bordure de mer, avec toute autour des digues empêchant les vagues de se fracasser sur les maisons de bois. Harry Nilsson accepte de faire une pause dans l’enregistrement de Flash Harry pour se consacrer à l’écriture de la bande originale. Pourtant, tout le monde avait prévenu le réalisateur: ne bosse pas avec ce mec, il sera ivre en permanence. Robin Williams, lui, soutient le choix du tenor, qui bénéficie en plus d’un studio construit sur le lieu même du tournage. Altman s’entendra à merveille avec le musicien. Ceci expliquant peut-être cela.


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Dans ses mémoires, le scénariste et dessinateur Jules Feiffer, à qui l’on doit l’histoire donc de Popeye mais également Ce plaisir qu'on dit charnel de Mike Nichols, se souvient des mots de Robert Altman: “Il a dit qu’il voulait à tout prix réaliser le film, qu’il adorait le script, et ne comptait pas en changer une seule ligne, un seul mot. J’ai ri en entendant cela. J’étais un ami d’Altman et également un fan. Et en temps que fan, je savais très bien ce qui se préparait… Altman ne croyait pas une seconde aux scénarios en général, il ne voyait en eux qu’une façon de voir son film financé par le studio. Un mal nécessaire. Il ne croyait pas aux mots non plus, il se moquait bien que vous compreniez les dialogues ou non. Et il ne croyait pas aux histoires. Mais je ne pouvais malgré tout imaginer un meilleur réalisateur pour donner de la crédibilité au personnage”. Et pourtant, si commercialement, le film ne fut pas un échec complet (20 millions de dollars de budget environ, pour 50 millions de recettes aux Etats-Unis, insuffisant cependant pour lancer la grande saga espérée), difficile de ne pas voir en Popeye l’un des pires films de Robert Altman, mais aussi l’un des Disney les plus malaisants.


Vous connaissez peut-être la théorie scientifique de la vallée dérangeante, du roboticien japonais Masahiro Mori. Publiée pour la première fois en 1970, cette théorie défend l’idée selon laquelle plus un androïde est similaire à un être humain, plus ses imperfections nous paraissent monstrueuses. Ce qui expliquerait que nous soyons plutôt à l’aise en compagnie d’un robot clairement robot, fait de câbles et de plastique, plutôt qu’aux côtés d’un androïde à la peau presque humaine, au regard presque conscient, aux lèvres presque pulpeuses. Le malaise ressenti devant Popeye nous ramène directement à cette vallée dérangeante. Soucieux de respecter le comic strip au plus près, Altman ne se préoccupe point ici de réalisme, mais bien d’image. Et elles sont terrifiantes: les muscles de Robin Williams sont écoeurants (des bras qui n’étaient d’ailleurs pas prêts au début du tournage, ce qui explique que dans certaines scènes, Williams porte des manches longues), son oeil à moitié fermé lui donne un air de dément, on ne comprend qu’un seul mot sur deux… N’en jetez plus ! Et bien si, faites donc: les dialogues se veulent drôles, mais pour qui ? Les acteurs semblent courir dans tous les sens sans aucune direction précise, les chansons (on est dans un Disney, ne l’oubliez pas), ne sont qu’à moitié écrites, certaines ne se résumant qu’à quelques mots répétés en boucle. Mais rien n’y fait. Tout fout le camp.


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Popeye est un film hallucinant car un film d’hallucinés. Robert Altman n’est derrière la caméra que pour une seule raison: continuer à tourner après les échecs de ses derniers films. Robin Williams, lui, y voit bien davantage un tremplin qu’un rôle. Le producteur Robert Evans sera arrêté durant le tournage pour avoir essayé d’acheter de la cocaïne. Bref, personne n’en a réellement quoi que ce soit à foutre. Au moment d’utiliser l’argent allouée par le studio, Altman dépense sans compter pour donner vie à Sweethaven (un décor aujourd’hui transformé en parc d’attraction), mais, comme si lui-même ne pensait pas aller au bout, il se retrouve dépourvu au moment de tourner la scène du combat contre la pieuvre. Cette créature est en mousse, cela se voit, et maintenant, vous savez pourquoi.


Et pourtant, comme l’écrit le site Nanarland dans l’une de ses chroniques les plus commentées (on ne touche pas aux classiques comme ça): “Les décors sont beaux, les acteurs en font des tonnes, la musique tonitrue de bon cœur, et malgré cette débauche d’énergie rien n’accroche le spectateur qui en est réduit à l’ennui poli, voire même carrément à la gêne quand il pense au talent gâché des individus entraînés dans ce naufrage. Le résultat ressemble à ces petits roumains aux grands yeux bruns tout tristes qui viennent laver votre pare-brise au carrefour et qu’on fait semblant de ne pas voir tout en se sentant vaguement salaud”. Gâchis parmi les gâchis, Popeye restera donc l’un de ses films un peu aimés et beaucoup maudits. Mais qui trouve encore ses défenseurs. En réponse à Nanarland, un certaine Alcatel écrit: “Popeye assume de A à Z ce pour quoi il a été fait : le fun. Pour passer 1h30 agréables devant l'écran. Il y réussit très bien. Grâce à la technique, les décors, les acteurs à mes yeux très convaincants, et les effets spéciaux savamment bricolés. L'histoire est bien racontée... Il y a quoi ? Peut-être des sautes de rythme ? Et encore. Une imagerie un peu kitsch et surannée, même pour l'époque... Mais c'est un peu fait exprès, non ? Non, pour moi, je n'ai rien vu, rien, dans ce film, qui justifie sa présence sur ce site. Il amuse, il divertit, et il le fait bien. Et si on me demande de le revoir au premier degré, je suis partant deux fois plutôt qu'une”. Un film bien étrange pour des personnes qui ne le sont pas moins, sans doute.


Nico Prat


Article précédemment paru dans Rockyrama