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Bienvenue à Dark E.T

La petite merveille de Spielberg cache un étonnant regard sur le monde des « grands » : paranoïaque, complotiste et un brin sinistre. Le relent post-Watergate de l’oncle Steven ?
Bienvenue à Dark E.T

Lorsque l'on évoque E.T., une douce image nostalgique nous enveloppe, tiraillée entre l'adieu déchirant et le cri de la petite Drew (pas encore défoncée à l'héro). Pourtant, en son sein, la petite merveille de Spielberg cache un étonnant regard sur le monde des « grands » : paranoïaque, complotiste et un brin sinistre. Le relent post-Watergate de l’oncle Steven ?


Article par Romain Dubois

Pendant cette période baptisée Nouvel Hollywood, plusieurs cinéastes y sont en effet allés de leur film « parano ». On pense évidemment à la première Palme de Coppola, The Conversation, matrice d’un certain type de films d’enquête dans les arcanes du pouvoir. S’en suivront les essais de Pakula, avec Les Hommes du Président, puis À cause d’un assassinat, ou encore celui de Lumet et son Network qui aborde la manipulation des médias tout en convoquant d’autres thèmes comme celui de la propagande. Arrivera en 1978 le remake de L’Invasion des Profanateurs, réalisé par Philip Kaufman, comme pour mieux affirmer l’ère de suspicion sombre que traversent les États-Unis. « Je » est un autre, souvent le mal incarné. Après les mensonges liés à la guerre du Viêt Nam – que tous les partis ont gagné sans même la terminer – les Pentagon Papers, l’affaire du Watergate et la récession, dur de ne pas trouver dans les films éminemment politiques de l’époque une trace, un relent de conspirationnisme ou de désenchantement, peut-être le pire aveu pour un conteur comme Spielberg. 


Le cinéaste un peu à part dans la bande des Scorsese, De Palma, Lucas et consorts feint de ne pas vraiment quitter sa zone de confort dans ces années soixante-dix qui le voient éclore. Il ne s’intéresse pas, du moins frontalement à ces considérations politiques. Film de monstre, film à suspense, film fantastique, le réal cache néanmoins bien son jeu derrière des camions revanchards ou des requins qui veulent en découdre. Ce qu’il y dissimule en creux : une fracture générationnelle et familiale (les premiers punis dans Jaws sont les hippies…), une culpabilité qui revient comme un leitmotiv (Duel) ou un secret caché dans les montagnes par le gouvernement (Rencontres du troisième type), ce qui se rapprochera le plus d’un geste politique pour lui. In fine, le cinéma d’entertainment pur et dur dont il se fait maître avec George Lucas exhale une vraie dimension sombre qui ne demande qu’à éclater, mais que le réalisateur laissera pleinement s’exprimer bien plus tard, dans sa période « adulte ».

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Pour le moment, nous sommes en 1982 et il ne le sait pas encore, mais son film E.T. va marquer l’histoire, lors d’un été non moins décisif pour l’avenir du cinéma des années quatre-vingt. L’amitié d’un garçon avec un extra-terrestre aux grands yeux va émouvoir la planète entière et n’en finira plus de retentir aujourd’hui encore, avec les ciné-concerts, les hommages et références permanentes sur la toile ou dans les films et séries « nostalgies » qui fleurissent ces derniers temps (Super 8, Stranger Things…). La perfection de son rythme, la sincérité, le thème inoubliable : Spielberg déploie une esthétique de conte naïf, emprunt de tendresse. Son œuvre est durablement installée dans l’imaginaire collectif, comme un pamphlet pour la tolérance et l’ouverture à l’autre. Mais une tolérance que dans la fiction, seuls les enfants – dont les esprits ne sont pas encore (totalement) corrompus par la société moderne – comprennent. Dès lors, l’Adulte avec un grand A n’est pas celui que l’on croit : ce père (absent), cette mère (dépassée) et ces « agents », déclinables à l’infini, sorte d’entité pure et abstraite, coquille dangereuse comme les body snatchers. Est-on bien devant ce pamphlet naïf gravé dans les mémoires ? 


À bien revoir E.T., on (re)découvre un film totalement « sous surveillance ». Dès l’introduction, ce sont des ombres qui courent après un alien dont on ignore tout, hormis qu’il est effrayé et qu’il veut rejoindre sa maman qui l’attend jusqu’au dernier moment dans la soucoupe volante. Pour le moment, les coureurs, ceux qui poursuivent E.T., ne sont pas visibles à l’écran. Ils ont pour accessoire des clefs et des lampes torches, qui les caractérisent parfaitement : les clefs d’un mystère, celui qui va se jouer devant nous pendant toute la durée du film et les lampes torches pour le percer à jour, mettre en lumière ce petit être gluant qu’on ne parvient pas à discerner dans la pénombre. Si E.T. s’échappe tant bien que mal, ses stalkers, eux, ne relâchent pas leurs efforts. Le film épouse alors la forme d’un véritable film d’espionnage dès que la relation entre Elliott et son nouvel ami n’est plus au premier plan. Au détour d’une scène que l’on aurait très bien pu retrouver dans Ennemi d’État (Tony Scott, 1998) un camion sert de repère aux surveillants – que l’on imagine envoyés par le gouvernement, vu les moyens mis en œuvre et le soutien de la police dans la dernière partie. Ils enregistrent toutes les conversations qu’ils peuvent capter dans la petite ville californienne. C’est d’ailleurs cette surveillance qui leur permettra de résoudre l’intrigue première pour eux : où se cache E.T. ? Une scène terrifiante annonce déjà la chasse aux sorcières : un travelling contrarié au sommet de la colline qui surplombe la ville, comme pour mieux la montrer en proie à un mal qui va s’abattre sur elle. On est alors dans un film quasi horrifique, mais aux valeurs inversées et inédites (du moins hormis chez Spielberg) : l’alien est le gentil et les hommes invisibles sont la menace. On suit bien l’un des motifs du cinéma des années soixante-dix, à savoir la suspicion envers un gouvernement mythomane et dont le piédestal s’effondre toujours un peu plus.

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L’espionnage pur de la petite banlieue aux allures innocentes finit toutefois par confondre la vérité. Pendant la majeure partie du récit, ces hommes de l’ombre sont omniprésents, sans que l’on puisse voir pour autant leurs visages. La seule personne adulte que l’on voit distinctement jusqu’à la dernière partie du film est la maman d’Elliott, dépassée par sa vie et par les événements récents. Hormis le visage maternel doux et rassurant, on vit un cauchemar éveillé : les grands, ces terribles adultes, n’ont pas de visages. Ils sont une incarnation du pire mal qui puisse exister, abstrait. Les hommes sans tête sont partout, corps démultipliés à l’infini qui n’ont pour autre obsession que de trouver notre nouvel ami et le disséquer comme on disséquerait une grenouille en cours de biologie. Leur avancée se fait mystérieuse. On ne sait pas qui ils sont ni ce qu’ils veulent réellement. C’est donc sur un fantasme de capture et de mort que la fuite d’Elliott se fonde. Il ne veut pas que l’on découvre son secret pour deux raisons : la première, égoïste, est que son amitié s’achèvera et son mimétisme bilatéral avec la créature de l’espace avec. La seconde nourrit totalement le thème de la paranoïa ambiante : s’ils le retrouvent, « ils vont faire des expériences sur lui ». Du moins, c’est ce qu’affirme spontanément Elliott pour évoquer son envie de vivre caché. Ce sentiment de suspicion, de défiance vis-à-vis de l’autorité, amplifie encore un peu plus la paranoïa latente, alors que nous sommes également en pleine Guerre Froide et que le mur de Berlin s’effondrera sept années plus tard. La persécution est bien réelle et la froideur avec laquelle ces hommes-robots avancent durant le film, sans jamais être personnifiés, amorce déjà la grande scène de home invasion, premier climax du film et indication que E.T. est un film aussi cauchemardesque qu’enchanteur. 


Troquant leurs clefs contre une tenue de cosmonaute cette fois, les hommes qui traquent la bête pénètrent la maison d’Elliott. Ils arrivent de partout, de toutes les portes, les fenêtres, les ouvertures de la maison, dans un halo de lumière qui rappelle évidemment Rencontres du troisième type (comme de nombreux plans d’E.T.). On ne sait plus qui envahit qui, et surtout qui menace l’autre : le danger ne provient pas du gentil extraterrestre qui répare les bobos au doigt et ressuscite les fleurs. C’est confirmé : la peur vient encore une fois de l’intérieur. On ne sait plus à qui se fier, puisque tout le monde est corrompu. Ici, la menace, qui n’était jusqu’à présent qu’une ombre, prend corps et passe à la lumière. La famille en péril fuit dans un mouvement de survie – que Spielberg retrouvera dans La Guerre des Mondes –, mais ce qu’elle fuit avant tout, c’est bien l’institution qui est censée la protéger. Celle-là même qui cherche à analyser E.T. et qui a mis tous les moyens en œuvre pour y arriver. Une fois la vérité dévoilée au grand jour, à savoir qu’un contact extraterrestre a été établi, l’une des figures du mal se révèle également… Mais elle se révèle être une version adulte d’Elliott : le personnage (qui n’aura jamais de nom) joué par Peter Coyote avoue au jeune homme qu’il a rencontré un alien lui aussi à l’âge de 10 ans. Aussitôt rendu sympathique et humanisé, il offrira un dernier moment pour réunir Elliott et E.T. et laissera ainsi l’ultime ouverture pour une évasion improvisée. L’homme, s’il a un visage, devient fatalement une bonne âme, plus encore s’il a eu la même expérience que Elliott enfant. Spielberg ne peut s’empêcher d’être l’éternel optimiste qu’il fut pendant une bonne partie de sa carrière.

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Après le climat de suspicion, vient donc le moment de l’action. Toute l’énergie déployée par le film tend pourtant à éviter la confrontation ultime. Dans le monde qui est celui d’Elliott, c’est hélas impossible. Spielberg, alors cinéaste de l’enchantement, n’en garde pas moins son étincelle d’espoir. Si l’on ne parvient pas à fuir ce point de rupture, on arrive néanmoins à le transformer en autre chose. Le désenchantement qui guette en permanence sa fiction va certes gagner du terrain, mais ne va pas triompher pour autant. Naïvement, il croit encore assez, comme tout le cinéma d’entertainment américain des années quatre-vingt (ou presque, car cet été-là sortait The Thing d’un Carpenter à contre-courant de son époque), en le pouvoir de ses images. C’est ce qu’essaie de tuer le gouvernement, sous quelque forme que ce soit : le pouvoir de rêver. Pour autant, le monde innocent, celui de l’enfant, celui du fantasme de rencontrer une forme de vie inconnue l’emporte puisque cette rencontre aura bien lieu sous nos yeux. C’est aussi le triomphe du film que celui de faire passer le cinéma à un état d’ivresse, d’envie de fantastique, d’envie d’histoire enchanteresse. Le déclin de confiance amorcé pendant le Nouvel Hollywood va provisoirement marquer un arrêt, précisément au moment où l’on découvre le visage de Peter Coyote, instant névralgique de tout un pan du cinéma en mutation, comme a pu l’être celui de l’assassinat de JFK. On passe à une nouvelle décennie, empreinte de tendresse, d'exaltation de l’enfance dans un monde de grands. Mais ceci est déjà une autre histoire… Bienvenue dans les années quatre-vingt.


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