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Happy Meal : Un jour sans fin

Que feriez-vous si votre vie passait en mode replay ? Phil Connors, lui, a une petite idée : s'empiffrer. Il faut dire que Bill Murray et la bouffe, c'est une véritable histoire… Sans fin.
Happy Meal : Un jour sans fin

Que feriez-vous si votre vie passait en mode replay ? Phil Connors, lui, a une petite idée : s'empiffrer. Il faut dire que Bill Murray et la bouffe, c'est une véritable histoire… Sans fin.



Par Clément Arbrun, retrouvez un dossier complet sur Bill Murray dans notre prochain numéro Rockyrama, disponible dès maintenant sur KissKissBankBank !


Quelques années après le fameux carpe diem de Robin Williams dans Le Cercle des poètes disparus (1989), un autre apprentissage philosophique nous fut inculqué, d'une profondeur plus ou moins égale, et qui peut se résumer ainsi : bouffez, bouffez comme si demain n'existait pas?! D'ailleurs, demain existe-t-il vraiment?? Cela pourrait être le mantra d'Un jour sans fin, meilleur film du comédien-scénariste-réalisateur Harold Ramis et véritable classique de la comédie américaine. Dans la charmante ville de Punxsutawney, Pennsylvanie, le journaliste Phil Connors se voit condamné à revivre encore et toujours la même journée, le « jour de la marmotte » (titre original), célébration locale pour le moins pittoresque. Passant par tous les stades (incompréhension, déni, méchanceté gratuite, peur, désespoir profond, résilience, acceptation), le présentateur à l'attitude naturellement cynique va même se laisser aller au péché de gourmandise, comprenant que faire attention à sa ligne n'a plus grand sens… Quand vous ne pouvez pas mourir. Cela, la trilogie Highlander nous l'avait bien caché.


Une réflexion qui a donné naissance à un happy meal culte. Il faut imaginer Bill Murray, la star aussi débonnaire que le chien Droopy, déguster sur un coin de diner des pancakes et de nombreuses tartes, des choux à la crème, un milkshake, des muffins, des donuts luisants, du bacon, des gaufrettes… Sans oublier son grand pichet de café pour faire passer tout ça, bu à même le goulot, bien évidemment. Même les personnages de Twin Peaks ne se seraient certainement pas adonnés à une telle ivresse de petit-déj’, qui, pour être tout à fait honnête, ressemble davantage au braquage d’une boulangerie qu’à un repas acceptable. Cette disproportion rappelle l'humour des comédies familiales des années quatre-vingt, comme les crêpes géantes qu'aime cuisiner pour sa famille l'Oncle Buck du film éponyme de John Hughes, sorti en 1989. À n'en pas douter, John Candy partagerait volontiers avec Bill Murray ce festin des rois qui ferait hurler n'importe quel coach de santé respectable. Collation si déraisonnable d'ailleurs qu'elle provoque la stupeur de Rita (Andie McDowell), productrice atterrée par l'attitude de cet homme qui, pour agir ainsi, ne peut qu’être fou, autodestructeur ou bien immortel.

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La scène est drôle, et pourrait être hédoniste, si elle n'exprimait pas quelque chose de profondément triste : dans cet univers en forme de boucle temporelle, Phil Connors est condamné à retrouver les banquettes du Tip Top Café, ce bed & breakfast qui l'attend chaque matin comme la chanson qu'enclenche inlassablement son radio-réveil : « I got you babe ». C'est aussi nonsensique qu'une nouvelle de Woody Allen : Harold Ramis et son scénariste Danny Rubin ont simplement érigé un restaurant américain typique en véritable purgatoire. Comme si Phil, entre deux sculptures de glace et cours de piano, errait au sein du troisième cercle de l'Enfer de la Divine Comédie de Dante – celui qui est réservé aux gourmands.


Il y a quelque chose de joliment paradoxal dans cette union entre la goinfrerie et Bill Murray. Et c'est évidemment cela qui participe à l'éclat comique de la chose. D'un côté, une abondance de plats qui ravirait Homer Simpson. De l'autre, la mine inénarrable d'un comédien en permanente poker face, l'un des seuls à pouvoir faire rire sans forcer la moindre expression, ou la moindre sympathie. C'est le décalage entre l'exagération (de la nourriture) et la sobriété (de son jeu) qui rend cette séquence irrésistible. Dans l'idée, on comprend pourquoi Bill Murray a été choisi pour doubler Garfield, le chat orange dont l'amour immodéré pour les lasagnes n'a d'égal que son manque total d'expressivité. Il y a dans cette contradiction – le bon vivant à l'air dépressif – quelque chose d'intensément Bill Murray. Quand bien même les films d'animation en question délaissent l'humour à froid du dessinateur Jim Davis afin de privilégier une énergie cartoon complètement antinomique.


Cette odyssée culinaire que s'offre Phil Connors revêt également quelque chose de sentimental, de ces émotions qui ne peuvent s'exprimer qu'entre deux coups de fourchette. La combinaison entre burlesque, démesure et nourriture évoque effectivement le jeu d'un autre grand acteur et, par ailleurs, ami de Bill Murray : John Belushi. D'aucuns ont d'ailleurs comparé le petit-déj’ épique du personnage de Phil Connors aux goinfreries de Bluto, l'ogre cabotin incarné par Belushi dans Animal House (John Landis, 1978). Plus encore, Dan Aykroyd et Harold Ramis se plaisent à dire que Bouffe-Tout, le fantôme glouton de SOS Fantômes, où excelle Bill Murray, pouvait être envisagé comme un hommage à leur ami Belushi, qui devait jouer dans le film à l'origine. C'est dire si les goinfreries de Bill portent en elles bien des souvenirs personnels. L'attitude mélancolique de Bill Murray laisse à penser que ce type d'histoire brasse forcément quelque chose d'intime, au fond. Tourner un conte existentiel sur l'amour, l'inéluctabilité de la mort et le désespoir, cela n'a vraiment rien d'anodin.


Il est drôle de revoir cette séquence plus écœurante qu’appétissante (avec tout le respect que l'on porte aux pâtissiers émérites du Tip Top Café) à l'aune des instants culinaires qui ponctuent la filmographie de l'acteur. Coach déchaîné lors d'un concours de mangeurs de saucisses dans le potache Meatballs (1979). Dévorateur de maïs aux bruits de bouche bien sonores dans la comédie Quoi de neuf, Bob ? de Frank Oz (1991), ponctuant la moindre becquée d'une onomatopée exagérée exprimant son contentement. Mais aussi, serveur spontanément spleenétique dans Coffee and Cigarettes de Jim Jarmusch (2003), cafetière à proximité (encore une fois) et tablier sur les épaules. Et, l'année suivante, sobre solitaire ponctuant d'un sourire classieux une pub pour du whisky japonais dans le Lost in Translation de Sofia Coppola. Chez Bill, la restauration fait indéniablement l'effet d'un miroir tendu : elle porte en elle quelque chose de délicieusement doux-amer.


Comme un parfum de tragicomédie humaine, oscillant entre le plaisir du sucre, immédiatement réjouissant, et quelque chose de beaucoup plus subtil, nuancé, un arôme pas vraiment définissable. Un jour sans fin, conte moral et récit d’une crise de foi(e), est justement cette tragicomédie que l’on accueille chaque année moins comme un gros chou à la crème que comme un mille-feuille : une pâtisserie qui se dévoile délicatement, couche après couche.


Par Clément Arbrun, retrouvez un dossier complet sur Bill Murray dans notre prochain numéro Rockyrama, disponible dès maintenant sur KissKissBankBank !