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JACKASS : Requiem pour un con

Considérée au début des années 2000 comme le mètre étalon de la connerie pure, l’aventure Jackass a attisé le mépris. Pourtant, faire de Knoxville et son gang les champions de l’idiocratie, c’est leur faire trop d’honneur et manquer l’essentiel.
JACKASS : Requiem pour un con

Considérée au début des années 2000 comme le mètre étalon de la connerie pure, l’aventure Jackass a attisé le mépris. Pourtant, faire de Knoxville et son gang les champions de l’idiocratie, c’est leur faire trop d’honneur et manquer l’essentiel. Jackass, ce n’est pas que mille et une façons de s’exploser un testicule en vidéo. C’est aussi l’une des dernières productions télévisuelles contre-culturelles à atteindre un succès populaire. En trois saisons, ils ont laissé une trace (de pneu ?) magistrale dans l’histoire de MTV. Petit éloge funèbre à la mémoire de ce show scélérat.


Non, Jackass n’est pas le Vidéo Gag des blagues de dortoirs. Si on a souvent assimilé l’émission à l’humour potache des Frat Boys, c’est une erreur totale. On l’a oublié, mais Jackass est le produit de ce que la culture skate avait de plus underground. Un peu d’histoire. Tout est parti du magazine indé Big Brother basé à Los Angeles. Jeff Tremaine, Chris Pontius et Dave England font partie de cette équipée sauvage. Big Brother parle de skate mais pas que : cul, cascades et esprit provocateur font aussi partie de la ligne éditoriale. On peut y trouver un tuto suicide (« How to Kill Yourself ») ou comment se fabriquer une fausse carte d’identité. Ses couvertures sont devenues légendaires : Jésus crucifié sur des skates, combat de femmes obèses, chimpanzé en plein ollie... Une revue si cool que Larry Flynt décide de la racheter en 1997. À l’époque, pas d’Internet. Pour se faire connaître, les crews de skateurs font leurs vidéos. En 1996, Big Brother sort Shit, une cassette qui compile des images de skate. Les interludes font sensation : pugilat de fin de soirée, arrachage de drapeaux américains, fausse partouze et un Jason « Wee-man » Acuña teint en bleu qui se pavane torse nu dans la rue. L’ADN de Jackass est déjà là et son leader charismatique ne va pas tarder à rejoindre la fête.


Après ses études, Philip John Clapp galère à joindre les deux bouts. Celui qui se fait surnommer Johnny Knoxville en hommage à sa ville natale est tout fraîchement père. Tous les jobs sont bons à prendre : il cachetonne comme acteur de pub. Pourtant, sa passion, c’est écrire, Knoxville est un grand fan d’Hunter S. Thompson. Alors quand il veut faire un article sur les armes d’auto-défense, il décide de les retourner contre lui, en bon journaliste gonzo. Seule Big Brother est séduite par cette idée saugrenue, et Jeff Tremaine lui demande de mettre l’expérience sur cassette. C’est ainsi que Johnny Knoxville prend part à Number Two, la suite de Shit (number two désignant également le caca/faire caca). Son apparition, pendant laquelle il s’asperge lui-même avec du poivre en spray puis s’électrocute au taser, est remarquée.

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Au même moment en Pennsylvanie, le skateur pro Bam Margera lance ses vidéos Camp Kill Yourself. Il y fait la démonstration de son talent de skateur et de fouteur de merde. Bam et sa clique (Ryan Dunn, Chris Raab, Brandon DiCamillo) jettent de faux cadavres sous des voitures, sautent dans une piscine depuis un toit, descendent des escaliers dans une poubelle. C’est un succès chez les kids. Les deux teams se rapprochent pour monter un pilote et le proposer aux chaînes. C’est Spike Jonze qui s’en occupe. Oui, oui, celui qui a réalisé le clip de Da Funk des Daft Punk et Dans la peau de John Malkovich ! Jonze est un fan de sport de glisse et avait commencé comme photographe dans le magazine BMX Freestylin’. Comedy Central et MTV vont se livrer une guerre sans merci pour récupérer le concept. Le Saturday Night Live propose même au cast une cascade hebdomadaire. Brian Graden, le directeur des programmes de MTV, fait le forcing. L’homme a du nez, c’est lui qui a poussé Trey Parker et Matt Stone à créer South Park. Jackass naît en 2000


Les deux équipes de bras cassés se sont donc associées pour former un groupe d’élite, une agence tous risques dans laquelle il n’y aurait que des Looping. Difficile de déterminer qui est le plus fou entre Steve-O et Bam par exemple. Cet esprit de compétition va insuffler l’âme de l’émission : toujours plus loin, toujours plus de douleur. Un show sans temps mort. Ils enchaînent troubles à l’ordre public, gamelles dantesques et confrontation à leurs pires phobies, avec toujours un principe de base : la victimisation de quiconque ose s’endormir. Le spectateur est subjugué par ce flot de violence et de vannes de cette bande de hyènes. Jackass devient très vite un phénomène pop, Knoxville apparaît sur la couverture de Rolling Stone, et MTV jubile : le show est plus que rentable vu le peu de coûts de production qu’il implique.


À une époque où les clips de Destiny’s Child et Britney tournent en boucle, Jackass représente la veine punk de MTV. La preuve : le générique est l’intro de Corona des Minutemen, soit l’un des groupes les plus innovants du punk hardcore ricain des eighties. Les mecs de Jackass sont des skateurs post-Dogtown qui s’emmerdent sec. C’est la torpeur de la fin des années quatre-vingt-dix, on croit à la mort de l’histoire et les jeunes blancs des classes moyennes en bermuda ont besoin d’urgence. Loin des poses des rockeurs aux pics de gel sur la tête (coucou Sum 41 !), les Jackass sont des vrais nihilistes, authentiques, des chercheurs en autodestruction, des explorateurs de la douleur. Jackass a porté l’étendard du sado-masochisme dans la pop culture, bien avant le fadasse Fifty Shades of Grey. Plaisir de souffrir, joie de martyriser, un rapport au corps propre au monde des skateurs. Ceux-ci se délectent de voir les autres se viander, ce qui inspirera un autre programme MTV : Scared.

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Le show a réactualisé l’humour « slapstick », reposant sur la violence physique, c’est un héritier du vaudeville, de Chaplin ou des Looney Tunes. Grosse différence : plus de scénar’, plus de contexte, rien que l’essentiel. Jackass est à Buster Keaton ce que le porno gonzo est à Marc Dorcel. Si le programme reste bourrin, il offre parfois un peu de poésie nichée au coeur de cette brutalité. Bam, les mains collées à la glue sur le torse de deux gros types poilus, provoque les cris des Bibendum en essayant de se libérer : il improvise alors la symphonie la plus bizarre de tous les temps ; la grâce dans le vulgaire, comme les films de John Waters, le pape du cinéma trash. D’ailleurs, fan du programme, le réalisateur a participé au film Jackass 2. Il y pousse notamment Steve-O et Chris Pontius dans les escaliers sur un chariot à bagages, tout en les traitant de petits bâtards. N’intellectualisons pas trop la chose, cela reste très con, de la catharsis, pas du cinéma d’auteur. Jackass, c’est le retour du refoulé dans une société où la sécurité et la raison sont érigées en piliers.


Évidemment, le programmes s’est attiré les foudres des moralistes de tous bords. Attardés, ces trentenaires qui s’amochent pour faire rire ? Psychologues et sociologues ont vu en Jackass les porte-drapeaux des « adulescents », le symbole du renversement des valeurs : des adultes qui s’identifient aux ados. Qui mourraient presque pour leur plaire. MTV a été qualifiée d’opportuniste, accusée de capitaliser à la fois sur le goût du danger des gosses et sur la recherche de célébrité de quelques paumés. Surtout, l’émission inquiète, elle inciterait les enfants à mettre leur vie en danger. À cette époque, avec GTA et les albums de Marilyn Manson, Jackass fait partie du panthéon des objets culturels sulfureux accusés de mettre en péril nos têtes blondes. L’avertissement de ne pas reproduire les séquences ouvrant l’émission n’y change rien. Si Jackass n’a pas créé l’instinct de mort des ados, il a clairement débridé leur imagination perverse. En 2001, un petit garçon de Boston se brûle au troisième degré parce qu’il voulait imiter un sketch dans lequel Johnny se place sur un barbecue avec une triple combinaison ignifugée. La campagne de mobilisation du sénateur Joe Lieberman fait plier MTV : l’émission est diffusée après 22h et les rediffusions supprimées. Les membres de Jackass sont fous de rage. La deuxième saison se fait sous la censure de la chaîne. Ils décident que la troisième sera la dernière. L’aventure se poursuivra au cinéma.

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Sur MTV, Jackass a eu des rejetons : les incursions solo de ses membres comme Viva La Bam et la version nature et découvertes de Steve-O (Wild Boyz), ainsi que le cousin Dirty Sanchez. Passons sous silence la version française de Mickaël Youn, cela vaut mieux. Au-delà des spin-offs et des faussaires, l’émission a une postérité. Sur Internet, l’esprit Jackass n’a jamais été aussi présent, il suffit de se balader sur YouTube et de regarder la viralité des challenges Facebook bidon. Vils imitateurs toutefois. Punks à temps partiel. Car toute la beauté de Jackass, c’est le dévouement total à la transgression et la provocation 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Des martyres de l’absurde, qui se sont sacrifiés pour que nous ayons l’impression d’être libres. Alors, rien que pour ça, repose en paix, Jackass !



Texte par Félix Lemaître


Article paru dans le Rockyrama NETWORK (toujours disponible)

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