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Le conte d’une cité

Loin de se cantonner à surfer sur la vague encore naissante à l’époque des adaptations de comics, la trilogie Dark Knight, comme l’a baptisée le marketing, s’avère une allégorie de l’Amérique post-11-septembre.
Le conte d’une cité

Né en Angleterre où il a fait ses études et son premier long métrage, Christopher Nolan sera sans doute toujours considéré comme un cinéaste britannique. Le sérieux de ses réalisations et de la personnalité qu’il cultive, peut-être malgré lui, ne fait que nourrir le cliché du flegme british. Une perception partielle du personnage s’il en est, et peu étonnante, tant peu de gens savent que le metteur en scène possède en réalité la double-nationalité. Élevé par un père anglais et une mère américaine, Nolan a même partagé son enfance entre Londres et Chicago. Cependant, ceci n’est pas le conte de deux cités, mais d’une seule. En 2004, quand Christopher Nolan entame le tournage de Batman Begins, son premier blockbuster, il va d’emblée ramener quelque chose d’intime, de son enfance, en choisissant Chicago comme doublure de Gotham City. La ville fictive de Nolan s’inspire de plusieurs métropoles, mais la majeure partie des scènes tournées en extérieur se situent dans la ville où il a grandi, celle qui fait de lui un Américain. Et tout Américain porte le trauma du 11 septembre. Loin de se cantonner à surfer sur la vague encore naissante à l’époque des adaptations de comics, la trilogie Dark Knight, comme l’a baptisée le marketing, s’avère une allégorie de l’Amérique post-11-septembre qui permet à l’auteur de peindre le portrait d’une ville et d’un pays sujets à la peur, au chaos et enfin, à la guérison.

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TIME TO SPREAD THE WORD AND THE WORD IS… PANIC

Aujourd’hui encore, le parti-pris n’est pas du goût de tous, mais le choix d’adopter une approche « réaliste » de l’univers de Batman – décrié par ceux qui ne le connaissaient qu’à travers les films de Tim Burton et Joel Schumacher ou qui associent comics et gimmicks – était non seulement une idée rafraîchissante (bien qu’inspirée du matériau original), mais surtout très à-propos. Certains ont pu voir dans ce choix une preuve de l’absence de point de vue de Nolan, alors que c’est précisément ce qui fait sa personnalité et surtout ce qui sert son discours. À travers les yeux de Nolan, Gotham City n’est qu’un miroir du monde réel, identifiable. Le genre créé la distance, surtout dans ce premier opus, le plus « fantastique » des trois, mais derrière la photographie ocre de Wally Pfister, c’est notre Histoire qui se rejoue devant nos yeux. L’histoire d’un peuple en proie à la peur. 


Tout le film ne parle que de ça, avant même l’incursion dans l’intrigue des antagonistes. C’est tout le parcours du protagoniste, traumatisé par les chauves-souris qui se nichaient dans le puits où il a chuté, et témoin du meurtre de ses parents. « N’aie pas peur » lui intime son père en guise de dernières paroles et c’est le mantra qui guidera sa trajectoire. « On a toujours peur de ce que l’on ne comprend pas » lui inculque le mafioso Carmine Falcone, poussant Wayne à étudier les criminels et à vouloir « retourner la peur contre ceux qui font des craintifs leurs victimes ». Ainsi pour la première fois, Batman flirte même avec le film d’horreur. C’est l’un des aspects sur lesquels la mise en scène se révèle vraiment originale et inventive comparée aux précédentes adaptations. Tout le baroque de Burton ou Schumacher n’a jamais pleinement saisi cette facette du justicier. Ici, il y a notamment ce parti-pris osé d’adopter, pour sa première apparition, le point de vue de ses adversaires, pour lesquels il EST « The Batman » – une créature mi-homme mi-animal qui leur fout les jetons, filmée comme un monstre happant ses victimes une à une, ou une chimère pendue à l’envers qui soudain déploie ses ailes… Et la séquence culmine avec ce moment où Falcone l’aperçoit à peine au milieu de plusieurs de ses hommes en train de se faire défoncer. Nolan troque le spectaculaire d’une scène d’action type contre la subjectivité de personnages effrayés. La peur est retournée. 

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Dans Batman Begins, la peur est une arme. Littéralement. Dans la trilogie de Nolan plus encore que dans toute autre adaptation de Batman (et peut-être même plus que dans nombre de comics), les méchants font davantage figure de terroristes que de trublions thématisés. L’analogie entre la Ligue des Ombres et Al Qaeda est évidente, Ra’s Al Ghul s’attaquant à une mégalopole symbole de la décadence. Mais là où Nolan pousse la métaphore, c’est en faisant de l’attentat de la Ligue sur Gotham non pas une entreprise de destruction massive à base d’explosions, mais la Terreur elle-même. En associant Ra’s Al Ghul à l’Épouvantail et en utilisant l’arme de prédilection de ce dernier, la « fear toxin », le cinéaste cherche à montrer que la peur en soi est plus dévastatrice que tout attentat. Comme le dit très bien l’Épouvantail lui-même, citant le Président Franklin Roosevelt, « la seule chose dont il faut avoir peur c’est la peur elle-même ». Si c’est le Manoir Wayne, détruit lors de l’attentat, qui sert d’équivalent aux tours jumelles du World Trade Center, c’est toute une ville et un peuple qui doivent se reconstruire, qui doivent suivre l’injonction de Thomas Wayne et « ne plus avoir peur ». Et c’est précisément cette peur que le prochain terroriste de Nolan va exploiter…

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EVERYTHING BURNS

Dans Batman Begins, la référence de Nolan était Blade Runner de Ridley Scott et le cinéaste cachait souvent son justicier dans l’ombre d’une ville surpeuplée et sale. Pour The Dark Knight, Nolan s’inspire de Heat de Michael Mann et ramène par conséquent davantage son personnage vers la lumière. Surtout, le film s’ancre, en plus de son approche déjà « réaliste », dans une veine plus policière. Ainsi Batman apparaît encore plus souvent aux côtés de la police, de Gordon, sur les lieux d’un crime, d’un cambriolage, dans une salle d’interrogatoire… Il n’est plus autant dans l’ombre, il fait partie des forces de l’ordre… mais l’est-il réellement ? Les deux films sont comparables dans la mesure où Nolan réalise cette fois un polar épique qui se veut à la fois l’histoire d’une ville, de ses habitants, et évidemment aussi des différentes forces qui sont amenées à les gouverner. On avait la police. On avait la pègre. On a eu Batman. Jusqu’ici c’est clair. Puis, étaient intervenus les premiers bad guys « terroristes ». Et, confirmant la prophétie proférée par Gordon à la fin du premier film, la surenchère était inévitable : voilà qu’arrive un tout autre animal.

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Finis les spots TV où le Joker annonce qu’il a empoisonné des cosmétiques. Fini le Double-Face à la gueule rose. Finies les bouffonneries. Avec le Joker de Nolan, la donne change. Le terroriste, ce coup-ci, dit ne pas avoir de « plan » quand il manipule Dent, mais dit clairement plus tard qu’il n’est pas question d’argent : « il est question d’envoyer un message : tout brûle » Sa théorie et ses méthodes sont sans équivoque. Il n’a qu’une idée, une théorie à prouver : d’un rien il suffit pour que l’être bascule, comme disait l’autre. Ce rien, plus ou moins élaboré, prend irrémédiablement la forme d’un dilemme moral, capable de révéler la véritable nature de tout individu. Le Joker tue le gangster Gambol et jette une tige de bois pointue au milieu des trois acolytes de la victime, les laissant « choisir » lequel survivra et pourra intégrer son équipe. Il appelle Batman à retirer son masque sous peine de tuer une personne par jour. Il lui demande choisir entre sauver Rachel et sauver Harvey Dent. Il appelle tout citoyen de Gotham à tuer Coleman Reese, l’employé de Wayne Industries qui avait déduit l’identité de Batman et s’apprêtait à la révéler (sur les ordres…du Joker) sous peine d’exploser un hôpital de la ville au hasard. Et il donne aux passagers de deux ferries, l’un peuplé de criminels et l’autre de quidams, le détonateur d’une bombe plantée sur le bateau qui n’est pas le leur, leur laissant quelques minutes pour éliminer l’autre en premier, sous peine de faire exploser les deux une fois le temps écoulé. Dans l’absolu, de tous ces choix émane également une autre question qui anime tout le film : qui a le droit de tuer ? 


Extrait de l'article « Le conte d'une cité » écrit par Robert Hospyan.

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