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Trey Parker et Matt Stone, envers et contre tous !

L'histoire de Trey Parker et Matt Stone, c'est celle d'une anomalie. C'est l'histoire de deux sales gosses du Colorado, incapables de se plier aux règles en vigueur à Hollywood, qui sont devenus presque malgré eux des stars multimillionnaires. Retour
Trey Parker et Matt Stone, envers et contre tous !

L'histoire de Trey Parker et Matt Stone, c'est celle d'une anomalie. C'est l'histoire de deux sales gosses du Colorado, incapables de se plier aux règles en vigueur à Hollywood, qui sont devenus presque malgré eux des stars multimillionnaires. Retour sur la carrière de deux trublions de génie !


Les noms de Trey Parker et Matt Stone sont évidemment liés à celui de South Park. Ils en sont les créateurs, les auteurs, les réalisateurs et les interprètes depuis presque vingt ans et la série va officiellement se poursuivre au moins jusqu'en 2019. Ils ont décliné leur création en film avec South Park: Bigger, Longer & Uncut (1999) et en jeu vidéo avec South Park: The Stick of Truth (2014) et le futur South Park: The Fractured but Whole. À la liste de leurs succès, il faut évidemment ajouter la comédie d'action avec des marionnettes Team America: World Police (2004) et la comédie musicale The Book of Mormon (2011). Mais derrière ces réussites tant publiques que critiques, se cachent deux mavericks en marge du système hollywoodien.

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Parker et Stone contre Hollywood

Au cours de ses deux premières saisons, South Park a accueilli une vingtaine de guest stars, dont certaines aussi célèbres que George Clooney, Robert Smith, Jay Leno, Natasha Henstridge (créditée en tant que "la nana de La Mutante") et l'incroyable casting de l'épisode Chef Aid : Joe Strummer, Ozzy Osbourne, Elton John, Rick James, DMX, Primus, Ween, etc. Un rapide coup d'œil au reste de la série permet de remarquer que celle-ci a accueilli plus de guest stars dans ses deux premières saisons que dans les dix-sept saisons qui ont suivi. La raison à cela est expliquée dans le documentaire 6 Days to Air: The Making of South Park. Bill Hader, ancien membre du Saturday Night Live et collaborateur régulier de Parker et Stone, y explique que le processus d'écriture du SNL est en partie influencé par la nécessité de conserver de bonnes relations avec l'industrie audiovisuelle. Les auteurs doivent prendre soin de ne pas vexer la susceptibilité des artistes qu'ils parodient car l'émission profite de la notoriété de ceux-ci lorsqu'elle les invite à présenter des épisodes. On imagine bien qu'une logique similaire est à l'œuvre dans d'autres séries et émissions pour qui il serait dommage de contrarier une guest star potentielle. Or, comme l'explique Bill Hader, Trey Parker et Matt Stone ont clairement fait le choix de renoncer à accueillir des guest stars pour garder une liberté de ton totale.


Cette décision s'inscrit dans une logique de défiance vis-à-vis de Hollywood qui apparaît comme une constante de la carrière de Trey Parker et Matt Stone. Dans l'épisode Spontaneous Combustion (S03E02), ils écornaient les Oscars et leur tropisme de démocrates auto-satisfaits : Whoopi Goldberg y présentait une cérémonie du Prix Nobel et faisait rire l'assistance en critiquant les Républicains sans même essayer d'être drôle. Il lui suffisait de dire "Republicans are so stupid" ou "I hate Republicans" pour provoquer l'hilarité du public. Un an plus tard, le duo débarquait à la véritable cérémonie des Oscars 2000, défoncés au LSD et vêtus des robes portées par Jennifer Lopez et Gwyneth Paltrow l'année précédente. Quatre ans plus tard, une bonne partie du film Team America: World Police sera consacrée à parodier la tendance démocrate et bien-pensante d'Hollywood, au travers de ses principaux représentants : Alec Baldwin, Sean Penn, George Clooney, Matt Damon et évidemment Michael Moore.


En mettant de côté (pour le moment) toute considération sur les réelles positions politiques de Matt Stone et Trey Parker, on peut aussi voir que l'attitude frondeuse du duo envers Hollywood n'est ni le résultat d'une mégalomanie causée par le succès ni l'expression de divergences politiques mais bien une part essentielle de la personnalité des deux artistes. Il suffit pour le comprendre de s'intéresser aux débuts de la carrière de Parker et Stone.


Trey Parker et Matt Stone se sont rencontrés à la fin des années 1980 lorsqu'ils étaient tous les deux étudiants à l'Université du Colorado à Boulder. Rapidement liés par un amour commun pour les Monty Python et la comédie impertinente, ils passent une bonne partie de leurs études à tourner des petits films, parfois en prises de vues réelles, parfois en animation à base de papier découpé. En 1992, ils fondent avec deux autres amis, Jason McHugh et Ian Hardin, une société de production baptisée The Avenging Conscience, d'après un film du réalisateur D. W. Griffith que tous les quatre détestent. Le premier projet de la société est un court métrage d'animation intitulé The Spirit of Christmas (il sera rebaptisé plus tard Jesus vs. Frosty) et qui apparaît comme la première prémisse du futur South Park. Mais un autre projet va être tout autant décisif pour la carrière de Matt Stone et Trey Parker.


Dans le cadre de ses études de cinéma, Trey Parker réalise un trailer de trois minutes pour un film sur l'histoire d'Alferd Packer, un chercheur d'or qui a dû recourir au cannibalisme pour survivre à une traversée des montagnes du Colorado au cours de l'hiver 1874. Le trailer devient rapidement un phénomène sur le campus de l'université, aussi bien auprès des élèves que de l'administration, et The Avenging Conscience se lance rapidement dans une collecte de fonds pour produire le long-métrage, Alferd Packer: The Musical. Le film est réalisé avec un budget de $125 000 et, après une première à Boulder, l'équipe se rend au festival de Sundance pour essayer de trouver des acheteurs potentiels. C'est finalement la cultissime société Troma Entertainment (Toxic Avengers, Class of Nuke 'Em High, Surf Nazis Must Die, Poultrygeist) qui achètera le film et le renommera en Cannibal!: The Musical à cause de la faible notoriété d'Alferd Packer en dehors du Colorado.


Suite à cela, Trey Parker, Matt Stone et Jason McHugh, qui pensent que leur carrière est sur le point de décoller, quittent le Colorado pour s'installer à Los Angeles où ils trouvent rapidement un avocat, un agent et un contrat pour l'écriture d'un script. Malheureusement, la distribution de Cannibal!: The Musical par Troma reste relativement confidentielle et le trio peine à percer dans l'industrie. Ils produisent deux pilotes d'une série historique parodique intitulée Time Warped pour Fox Kids mais, lorsque le second pilote reçoit l'aval de la productrice Pam Brady, le groupe Fox décide de fermer sa division Fox Kids. C'est en 1995, suite à leur passage chez Fox, que le cadre dirigeant Brian Graden leur demande personnellement de produire une vidéo qu'il pourrait envoyer à ses amis en guise de carte de vœux pour les fêtes. Le trio produit alors une sorte de remake de The Spirit of Christmas (souvent désigné sous le titre de Jesus vs. Santa pour le différencier de la version précédente). On retrouve bien là l'esprit bravache et caustique qui persistera tout au long de la carrière de Parker et Stone : là où de nombreux artistes en galère à Hollywood aurait produit un petit film consensuel pour séduire les producteurs, ils reviennent vers Brian Graden avec un concept potache au design grossier.


De la même façon, Trey Parker et Matt Stone sont approchés par David Zucker, un des deux Z des célèbres ZAZ. La société Seagram vient alors d'acheter Universal Studios et elle veut un court métrage à propos du studio pour le diffuser à l'occasion d'une fête célébrant le rachat. Suite à un malentendu, le duo découvre à quelques heures du début du tournage qu'ils ne sont pas là pour mettre en image un script déjà écrit mais qu'ils étaient censés écrire leur propre script. En quelques heures, ils improvisent donc une parodie des films d'information et de propagande des années 1950. Disposant d'une bonne partie des artistes sous contrat Universal, Matt et Trey, bien que largement inconnus, se retrouvent donc à diriger Steven Spielberg, James Cameron, Demi Moore ou encore Silvester Stallone. Malgré le manque de temps et le prestige de leurs interlocuteurs, Parker et Stone n'hésitent pas à se moquer d'Universal et de ses stars : Steven Spielberg essaie sans succès de convaincre le public du parc d'attraction Universal du caractère effrayante de l'attraction Jaws, James Cameron se retrouve au simple poste de jardinier, Silvester Stallone passe pour un débile à l'élocution tellement mauvaise qu'elle nécessite des sous-titres. Le film, intitulé Your Studio and You, se termine par les intervenants répétant le slogan "It's UCS for me". Si UCS signifie Universal City Studios, prononcé phonétiquement la phrase devient "It sucks for me", c'est-à-dire "ça craint pour moi"... comme si Parker et Stone ne pouvait pas se résigner à bosser pour une major sans en profiter pour rire un peu à ses dépens.


En parallèle, Parker, Stone et McHugh réussissent à financer le tournage d'un script écrit par Parker, Orgazmo. Le film raconte l'histoire d'un missionnaire mormon qui se retrouve impliqué dans le milieu porno de Los Angeles et devient un super-héros armé d'un "orgasmo-rayon". Devenu culte par la suite grâce à la notoriété de Trey Parker et Matt Stone, le film met en scène plusieurs acteurs et actrices du porno américain et a été en grande partie financé par un producteur porno japonais qui y voyait un moyen d'ouvrir le marché américain à deux de ses actrices.


Pendant ce temps, la vidéo réalisée pour Brian Graden a fait le tour d'Hollywood et le buzz devient tel que Parker et Stone commencent à envisager de l'adapter en série. Tout naturellement, ils s'adressent en priorité à la Fox pour qui ils ont déjà travaillé et où ils peuvent compter sur le soutien de Brian Graden. Malheureusement, la Fox rechigne à programmer une série impliquant un personnage de crotte qui parle et les deux créateurs n'imaginent pas une seconde se passer du personnage de Mr Hankey. Au terme de négociations avec MTV et Comedy Central, le duo opte finalement pour Comedy Central, craignant que MTV ne transforme la série en dessin animé pour enfant.


South Park connaît un succès immédiat dès les premières semaines de sa diffusion, auprès de la critique comme du public. Mais, paradoxalement, Parker et Stone appartiennent toujours à la marge du système. S'ils ont côtoyé des majors pour des projets mineurs ou avortés, leur production est largement indépendante. Peu confiants dans la pérennité de la série, ils signent quelques contrats sans trop réfléchir. Ils acceptent notamment de tourner dans BASEketball, film d'un David Zucker en fin de course. Les capacités d'improvisation du duo sont d'ailleurs le seul véritable atout du film et Parker et Stone s'exprimeront ouvertement sur la piètre qualité du film dans l'épisode de South Park, The Passion of the Jew (S08E03). Cette expérience, ainsi que la honte de voir le nom de leur création sur des produits dérivés de piètre qualité, nourrira un peu plus la volonté de Parker et Stone de cultiver leur marginalité et de ne jamais se plier à ce que quiconque attend d'eux. Ainsi, le duo prendra un malin plaisir à déjouer toutes les attentes, aussi bien celles de l'industrie — un projet comme Team America: World Police avait de quoi donner des sueurs froides aux décideurs d'Hollywood — que celle du public !

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Parker et Stone contre les fans

Le 1er avril 1998, des millions de téléspectateurs sont devant leur télé pour découvrir enfin qui est le père d'Eric Cartman. Le suspense dure depuis le 25 février 1998, la diffusion du dernier épisode de la première saison de South Park dont le chiffhanger avait laissé le public dans l'ignorance. Sauf qu'au lieu de connaître enfin l'identité du père de Cartman, les téléspectateurs découvrent qu'ils vont avoir droit à un épisode entier consacré aux aventures de Terrance et Philip, les deux Canadiens pétomanes apparus dans Death (S01E06).


La réaction d'une partie du public sera radicale. Se sentant moqués, dénigrés, injuriés, plusieurs milliers de téléspectateurs envoient des e-mails pour se plaindre auprès de Comedy Central. D'autres décident de tout simplement boycotter la série. C'était là la première occurrence des rapports très particuliers que Trey Parker et Matt Stone vont entretenir avec leur public. Au travers de cette blague de 1er avril (date de diffusion de Terrance and Phillip in Not Without My Anus), les créateurs mettaient en évidence le fait qu'être fan de South Park réclame d'être capable de sortir de sa zone de confort, d'être capable de rire de ses propres attentes, voire de rire de soi lorsque les auteurs déçoivent délibérément ces attentes. Même si ce n'était probablement pas le but de leur démarche, même si Parker et Stone trouvaient simplement l'idée d'organiser un tel happening pour le 1er avril amusante, la diffusion de cet épisode a permis de dépasser la hype médiatique autour de la série et de s'assurer le soutien des fans qui comprenaient vraiment l'humour des deux trublions.


À partir de là, le duo allait s'autoriser à différentes formes d'expérimentations et de jeu avec leur public. Quelques mois plus tard, ils diffusent City on the Edge of Forever (S02E07). Inspiré par l'épisode de la série originale de Star Trek qui porte le même titre, l'épisode revisite au gré de flash-back les épisodes précédents, en y ajoutant une dose d'absurde puisque toutes les situations périlleuses que les quatre protagonistes avaient dû affronter se terminent désormais avec une dégustation de glaces gratuites. Si l'épisode n'est pas ouvertement drôle, la faute notamment à un procédé de répétition absurde, il montre la volonté des auteurs d'expérimenter différentes formes d'humour au sein d'un genre, la série humoristique, cherchant d'habitude l'efficacité en priorité.


Presqu'un an plus tard, le film South Park: Bigger, Longer and Uncut débarque sur les écrans de cinéma et les fans de la série découvrent qu'il s'agit une véritable comédie musicale. Celle-ci ne trahit certes pas l'humour graveleux et impertinent de la série mais elle respecte également tous les canons de la comédie musicale classique, avec des personnages chantant régulièrement, un medley récapitulant les enjeux en musique en fin de deuxième acte, une introduction et un final en musique… Une fois de plus, certains spectateurs se retournent contre Parker et Stone. Alors qu'en 1999, Cannibal!: The Musical est largement inconnu, y compris des fans de South Park (Internet n'en est qu'à ses balbutiements), les fans n'ont aucun moyen de savoir que Trey Parker a une véritable affection pour la comédie musical, genre considéré comme extrêmement ringard par le public jeune et soi-disant subversif qui se targue de regarder South Park.


En attendant, le choix de Trey Parker et Matt Stone s'avère payant puisque le film reçoit une nomination pour la meilleure chanson originale grâce à l'hilarante Blame Canada. Ce qui donnera l'occasion aux deux créateurs de débarquer en robe pour assister à une version raccourcie de leur chanson entonnée par Robin Williams. Cette reconnaissance institutionnelle assoit en grande partie le statut de South Park. Trey Parker et Matt Stone ne sont pas seulement deux veinards qui ont trouvé une bonne formule pour amasser une petite fortune et laisser ensuite d'autres auteurs s'occuper de la série. Ils montrent ainsi qu'ils sont capables d'aborder d'autres exercices que la série animée avec la même exigence de qualité et la même volonté de sortir des sentiers battus. Cela se traduira bien évidemment dans la suite de South Park où certains épisodes démontrent le besoin d'expérimentation du duo.


Par exemple, l'épisode Stanley's Cup (S10E14) est un jeu extraordinaire sur l'intertextualité. La série ne s'était pas privée de parodier des genres cinématographiques largement codifiées ou même des films ou des séries clairement définis… et Stanley's Cup se présente au premier abord comme un "underdog movie", un de ces films où le héros doit entraîner une équipe médiocre d'un sport quelconque et l'aider à s'améliorer pour battre une équipe bien plus forte qu'elle. Ici, Stan doit entraîner une équipe de hockey sur glace constitués de maternelles. Dans Stanley's Cup, comme dans ce genre de film, l'enjeu dépasse largement la victoire ou la défaite puisque les victoires et les défaites de l'équipe de Stan ont un impact sur la santé de Nelson, un ancien membre de l'équipe atteint d'un cancer. 


Alors que l'épisode suit assez fidèlement la narration d'un underdog movie, sans chercher à être extrêmement drôle, c'est le final qui déstabilise le plus le spectateur. À la fin de l'épisode, l'équipe de Stan doit affronter une autre équipe de maternelles à la mi-temps d'un match opposant les Colorado Avalanche et les Detroit Red Wings, deux équipes professionnelles à la rivalité légendaire dans le monde du hockey américain. Malheureusement, l'équipe que doivent affronter les joueurs de Stan déclare forfait et ne vient pas à la rencontre. Le fait de ne pas pouvoir jouer un match aussi important met alors en danger la vie de Nelson. Les Colorado Avalanche proposent alors à Stan que son équipe joue la deuxième mi-temps face aux Detroit Red Wings. Sauf que, contrairement aux attentes des spectateurs, ceux-ci ne prennent absolument pas en compte qu'ils jouent contre des gamins de trois ans. En quelques minutes, les marmots entraînés par Stan se font littéralement démolir et l'ancien membre de l'équipe succombe donc à son cancer. L'épisode se termine sur les images des Detroit Red Wings célébrant leur victoire sur une équipe de maternelles. Si ce final ne prête pas spontanément à rire (il est même plutôt glaçant), il semble poser une question au spectateur, celle de savoir jusqu'où il sera capable de rire de ses propres attentes, d'accepter d'être bousculé et d'en rire.


Mais si Trey Parker et Matt Stone aiment ainsi piéger leurs spectateurs, ils aiment aussi le surprendre en se moquant d'eux-mêmes, de leur série et de leurs propres opinions. Par exemple, dans le double épisode Cartoon Wars (S10E03 et S10E04), le duo ne cesse de répéter à quel point Family Guy (Les Griffin en VF) est une mauvaise série, aux gags bâclés et à l'écriture incohérente… au point qu'elle pourrait être écrite par des lamantins jouant dans un aquarium ! Cette détestation de l'humour de Family Guy et de son créateur Seth McFarlane est probablement sincère, comme le prouve un gag dans l'épisode A Nightmare on Face Time (S16E10) où Randy regarde le film Ted avec la même expression haineuse que Jack Nicholson dans Shining. Néanmoins, dans Cartoon Wars: Part 2, au milieu de ce déferlement de critique contre Family Guy, Kyle rencontre un camionneur qui le prend en stop… et celui-ci lui explique qu'il aime bien la série : "I mean, I know it's just joke after joke, but I like that. At least it doesn't get all preachy and up its own ass with messages, you know?" Sachant que le double épisode en question utilise Family Guy pour évoquer la question de la censure, notamment suite à la polémique sur les caricatures de Mahomet en 2006, il est clair que cette petite pique est adressée par les auteurs à eux-mêmes. Elle reprend d'ailleurs une critique assez récurrente de la série, à savoir que les auteurs seraient parfois trop occupés à délivrer un message et en oublieraient de faire rire.


On verra par la suite en quoi cette critique n'est pas tout à fait exacte mais, en attendant, on peut constater que ce genre de métadiscours est un outil supplémentaire dans le catalogue humoristique du duo. De fait, les 267 épisodes de South Park ont permis à Parker et Stone d'expérimenter une multitude de procédés humoristiques, narratifs, graphiques, etc. C'est probablement grâce à cela qu'ils ont pu aussi facilement réussir des projets dans des médias complètement différents. À force d'expérimenter au sein de leur série, ils ont forcément pris l'habitude de sortir de leur zone de confort. Il ne fait pas de doute que cela les a grandement aidés à concevoir des projets aussi éloignés de la série télévisée qu'une comédie d'action en marionnette (Team America: World Police), une comédie musicale (The Book of Mormon) ou un jeu vidéo (South Park: The Stick of Truth).


Bien qu'étant des paris risqués, chacun de ces projets s'est révélé être une réussite tant publique que critique. Même une série moins connue comme That's My Bush a eu droit à son succès d'estime. Créée et écrite par le duo dans le courant de l'année 2000 et diffusée au printemps 2001, la série en prises de vue réelles se présentait comme une version sitcomisée de la vie de la famille Bush à la Maison Blanche. Là où le public et les cadres de la chaîne Comedy Central attendaient une satire politique du mandat de George W. Bush, Parker et Stone avaient préféré parodier la structure des sitcoms classiques en associant un cliché narratif bien connu (un personnage essaie d'être à deux rendez-vous à la fois, le protagoniste principal essaie d'impressionner sa belle-mère, un personnage interprète mal une conversation entendue par hasard et provoque un quiproquo, etc.) avec un sujet politique sensible (l'avortement, la peine de mort, l'environnement). Trop chère à produire pour Comedy Central, la série s'arrêtera à la fin de sa première saison… ce que Parker et Stone ne regretteront pas tellement puisque, de leur propre aveu, la série aurait été beaucoup plus difficile à écrire et à diffuser après le 11 septembre.


On attend dès lors avec impatience les projets qui sortiront d'Important Studios, un studio de cinéma créé en janvier 2013 par Stone et Parker grâce aux bénéfices de South Park et de The Book Of Mormon. Les deux partenaires ayant investi 240 millions de dollars, soit 60% du capital, dans leur studio, ils en sont les actionnaires majoritaires. Ayant pour modèle Lucasfilm ou DreamWorks, le but avoué d'Important Studios est de produire leurs futurs projets en dehors des exigences et des restrictions des majors. Pour l'instant, rien n'a été annoncé et le duo travaille encore sur South Park et la sortie prochaine du jeu South Park: The Fractured But Whole. Mais on espère revoir rapidement une de leur création sur grand écran !


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Parker et Stone contre eux-mêmes

Au gré des épisodes de South Park, Trey Parker et Matt Stone ont été rapprochés de différents bords politiques. Après la diffusion des épisodes de la première saison, le fait qu'ils se moquent ouvertement des chasseurs (Volcano, S01E02), qu'ils supportent la cause gay (Big Gay Al's Big Gay Boat Ride, S01E04) et, évidemment, leur vulgarité débridée avaient poussé pas mal de critiques à considérer la série comme un nouvel avatar de la production "de gauche" (ou plus exactement, liberal au sens américain du terme) made in Hollywood. Mais dès la saison 2, la série diverge des points de vue en vigueur chez les personnalités de gauche du show business américain. Dans Cartman's Mum Is Still A Dirty Slut (S02E02), l'avortement apparaît moins comme un droit à défendre que comme un sujet potentiellement comique. Dans Chef's Chocolate Salty Balls (S02E09), il s'attaque assez férocement au festival de Sundance et à son cinéma indépendant et progressiste jusqu'à la caricature. Dans Gnomes (S02E17), ils refusent d'adopter une position radicalement opposée aux grandes chaînes commerciales à la Starbucks. Ces différents points de vue, associés à une satire régulière du gouvernement fédéral — dans Cow Days (S02E13), le FBI est montré comme un ramassis d'incompétent — vont pousser pas mal de critiques à considérer au contraire que la série défend une idéologie plutôt conservatrice. 


Pour qualifier ces fans d'une série qui défend à la fois l'usage de la grossièreté la plus outrancière et les libertés individuelles tout en reprenant certains aspects, notamment économiques, de l'idéologie conservatrice, la presse va reprendre l'expression du blogueur et rédacteur en chef du site de centre-gauche The New Republic : "South Park Republicans". La pertinence du terme sera par la suite largement discutée. Beaucoup d'auteurs défendant le terme s'appuieront sur la phrase de Matt Stone "I hate conservatives, but I really fucking hate liberals." Néanmoins, le même Matt Stone nuancera sa position lors d'une interview au magazine TIME. Interrogé au sujet de la parution de South Park Conservatives par l'auteur conservateur Brian C. Anderson, Stone répond : "Je pense que c'est une description assez juste de certaines des idées de la série. Mais on pourrait aussi écrire un livre intitulé South Park Liberals, parce qu'on a attaqué beaucoup de trucs ridicules dus aux personnalités et aux institutions conservatrices. Mais on est la seule série qui s'en prend à Rob Reiner et aux lois anti-tabac et aux hippies, donc on est décrit comme ça."


Dans les faits, Trey Parker et Matt Stone sont plutôt libertariens au sens américain du terme, c'est-à-dire opposés autant que possible à l'intervention de l'Etat dans les questions sociales comme économiques. Mais si la série reflète assez souvent ces principes, il serait injuste de la considérer pleinement comme une série libertarienne… surtout quand, dans Chickenlover (S0204), elle s'en prend ouvertement au roman Atlas Shrugged, la clé de voûte de l'œuvre d'Ayn Rand, la figure emblématique du mouvement libertarien américain.


En fait, la difficulté de dégager une idéologie cohérente de l'oeuvre de Trey Parker et Matt Stone vient de leur individualisme forcené et de leur angoisse permanente d'être intégré et assimilé à un groupe uniforme. Dans une interview au site libertarien Reason, les deux auteurs exposent leur logique. Trey Parker y explique : "Un point essentiel est que nous avons grandi dans le Colorado dans les années 1980, et qu'on voulait être des punks. Quand tu es un adolescent dans le Colorado, être un punk, ça veut dire critiquer Reagan et Bush et ce qu'ils font et dire que tous les habitant du Colorado sont des ploucs accros aux armes et ce genre de truc. Puis on est allé à l'Université du Colorado à Boulder, et tout le monde était d'accord avec nous. C'est là qu'on s'est dit "Mais, c'est pas cool, tout le monde est d'accord avec nous." Et puis on est arrivé à Los Angeles. La seule façon d'être punk à Los Angeles est d'aller à une grosse fête et de dire "On peut dire ce qu'on veut de George Bush mais il faut bien admettre qu'il est plutôt intelligent." Les gens sont là, "Qu'est-ce qu'il vient de dire ? Dégagez-le !"" Plus loin, Matt Stone renchérit : "J'avais des Birkenstocks au lycée. J'étais le mec que tout le monde trouvait bizarre. Et j'étais persuadé que les gens de l'autre côté de l'échiquier politique voulaient contrôler ma vie. Et puis, je suis allé à Boulder et je me suis débarrasser de mes Birkenstocks immédiatement parce que tout le monde en portait et j'ai réalisé que ces gens-là aussi voulaient contrôler ma vie. Je pense que ça définit ma philosophie politique. Si quelqu'un essaie de me dire ce que je devrais faire, il a intérêt à avoir des arguments particulièrement convaincants."


D'une certaine façon, ces déclarations nous renseignent moins sur l'idéologie sous-jacente de l'oeuvre de Trey Parker et Matt Stone que sur les raisons qui font qu'il est si difficile de définir cette idéologie. Non seulement les deux auteurs répugnent à être associés à une philosophie politique clairement définie, par peur d'être réduits à celle-ci, mais ils sont aussi conscients du risque de se retrouver prisonniers d'une formule qu'ils seraient condamnés à reproduire. Dès lors, ils n'hésitent pas à se contredire, à varier les positions idéologiques défendues dans la série. Par exemple, dans l'épisode Let Go, Let Gov (S17E01), ils prenaient le contre-pied de leur satire habituelle envers le gouvernement et se moquaient plutôt, au travers de Cartman, des activistes obsédés par les capacités de surveillance de la NSA.


Cette démarche, couplée avec un processus de production où chaque épisode est écrit et animé dans la semaine qui précède la diffusion, est à la fois une des forces principales de la série et sa limite. Grâce à elle, South Park reste dix-neuf ans après le début de sa diffusion une série capable de surprendre son public, d'innover et de proposer des nouveautés en permanence. Dans The Cissy (S018E03), la série pouvait se permettre de construire un arc narratif sur les réactions provoquées par la diffusion de son épisode précédent. Dans l'épisode précédent Gluten Free Ebola (S18E02), Trey Parker et Matt Stone imaginaient que la chanteuse Lorde était en réalité Randy, le père de Stan, affublé d'une perruque pourtant assez évidente. Manifestement assez peu sensible à l'humour des deux trublions, un journaliste du site Spin, Brennan Carley avait critiqué ce qu'il considérait comme une attaque gratuite contre la véritable Lorde. En conséquence de quoi, The Cissy mettait en scène un journaliste d'investigation à la ramasse nommé Brandon Carlile.


Ce type de procédé, quasiment inédit pour une série animée de cette envergure, révèle à quel point les auteurs sont sensibles à la façon dont ils sont perçus. Ainsi, la saison 19, en plus d'être une expérimentation avec un arc narratif étendu à l'échelle d'une saison, est l'occasion d'un commentaire méta-textuel sur la place et la légitimité de South Park dans un contexte où certaines formes de politiquement correct tendent à changer l'image de la série. Cette saison mettant en scène la gentrification de la ville apparaît comme une réponse des auteurs à ceux qui considèrent que l'humour potache de South Park ne peut plus être considéré comme impertinent et subversif, mais qu'il renforce au contraire les mécanismes sociaux qu'il entend dénoncer.


Si cette dix-neuvième saison était une des plus grandes réussites de l'histoire de la série et montrait une fois de plus le talent de Trey Parker et Matt Stone, leur obsession à s'affirmer leur position en dehors de tout camp politique et idéologique a parfois montré ses limites. Brillant lorsqu'il base son humour sur des situations outrancières, le duo a aussi parfois tenté d'adopter une position de juste milieu ou de rejeter certains antagonismes idéologiques pour adopter une perspective se voulant dépassionnée, éclairée, nuancée. Outre le fait que cette démarche aboutit bien souvent sur une conclusion moins "neutre" que mollement conservatrice (le statu quo n'est pas parfait mais, faute d'être convaincus par les alternatives, les auteurs défendent une modération qui confine à l'immobilisme), elle légitime les critiques de la série accusant les auteurs de s'ériger en donneurs de leçon… alors même qu'ils refusent catégoriquement qu'on eur en donne. Par exemple, sur le sujet du changement climatique, ManBearPig (S10E06) parvenait à se moquer avec succès de la personnalité d'Al Gore et de son catastrophisme forcené, alors que Two Days Before the Day After Tomorrow (S09E08) semblait prêcher un climato-scepticisme assez simpliste.


C'est là tout le paradoxe de South Park. Alors que d'autres séries n'hésitent pas à s'emparer de sujets tout aussi polémiques avec des approches tout aussi politiquement incorrectes (l'excellente It's Always Sunny In Philadelphia en est probablement le meilleur exemple), aucunes d'entre elle n'est aussi scrutée et analysée que South Park. Alors que Trey Parker et Matt Stone répètent à longueur d'interview que leur objectif principal est avant tout de faire rire et non de délivrer un quelconque message, les débats sur les leçons à tirer de la série ne cessent de faire rage à chaque diffusion d'un nouvel épisode. L'explication à cela tient probablement dans le caractère éminemment personnel de la série. Écrite et interprétée depuis près de vingt ans par les mêmes personnes, South Park est devenue, malgré les intentions déclarées de Trey Parker et Matt Stone, le mode d'expression privilégié de leurs agacements, de leurs indignations, de leurs colères. C'est justement en tant que doigt d'honneur tendu à leurs semblables, à leurs bassesses, leurs lâchetés, leur bêtise que South Park gagne en creux sa dimension politique. En cela, la série est une créature de Frankenstein perpétuelle où chaque épisode échappe au contrôle de ses auteurs en étant réapproprié et réinterprété par le public.

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Parker et Stone contre la postérité

À respectivement 45 et 46 ans, Trey Parker et Matt Stone n'ont donc cessé d'être les deux punks du Colorado. Si leur relation avec Comedy Central s'est tendue en 2010 au moment de la diffusion de l'épisode 201 (S14E06) lorsque, la première fois, la chaîne a censuré le discours de fin d'épisode (qui plus est un des fameux "you know, I learned something today…" de Kyle), ils bénéficient toujours d'une liberté quasi-absolue concernant South Park et la série reste un des programmes emblématiques de la chaîne.


Il est difficile de prévoir si Important Studios réussira à concrétiser autant de projets que le souhaiteraient ses créateurs dans un contexte cinématographique favorable aux énormes productions et particulièrement difficile pour les petites et moyennes productions (Shane Black et son The Nice Guys en ont fait les frais).


Il n'en reste pas moins que Trey Parker et Matt Stone sont désormais dans une position paradoxale : volontairement en marge de l'industrie cinématographique et télévisuelle, ils en sont pourtant des personnalités incontournables. C'était d'ailleurs pour cela que Michael Moore n'avait pas hésité à intégrer une séquence "à la South Park" dans Bowling For Columbine. En imitant le style des deux auteurs sans préciser qu’ils n’avaient absolument pas participé au documentaire, il profitait de l'aura subversive du duo. Comme on pouvait s’y attendre, Parker et Stone n'ont que peu apprécié cette démarche témoignant d’une intégrité intellectuelle douteuse. Ils clarifieront largement les choses dans Team America: World Police : Michael Moore y est représenter comme un enragé qui s’empiffre de burgers et il finira par se faire exploser face à la caméra.


Prompts à montrer les dents face à toute tentative de récupération, Trey Parker et Matt Stone sont donc, vingt-trois ans après la sortie de Cannibal!: The Musical, toujours investi du même esprit contrariant et rebelle. Imprévisibles et potaches, érigés en institution mais toujours insaisissables, prêt à répondre avec un doigt d'honneur à des marques d'admiration un peu trop prononcées, le duo incarne la marge de l'humour américain. À côté des sitcoms impeccablement écrites, des spectacles de stand-up au rythme millimétré, des émissions à sketch consensuelles, à côté de ces formes comiques pourtant poussées à la perfection, il reste de la place pour deux trublions se jouant en permanence de toutes les règles, de toutes les habitudes et de tous les préjugés. En incarnant cette marge, Trey Parker et Matt Stone définissent le cadre du système hollywoodien, au même titre que d'autres comédiens légendaires avant eux. On pense par exemple à Lenny Bruce, Richard Pryor ou George Carlin. S'il ne fait pas de doute que d'autres comédiens viendront tôt ou tard redéfinir cette marge, Trey Parker et Matt Stone ont déjà largement mérité leur place au panthéon de la comédie !



 Il figure d'ailleurs en bonne position dans le Rockyrama Video Club.

 Ceux qui ont joué aux premiers jeux vidéo South Park savent.

 "Bon, je sais que ce n'est qu'un enchaînement de blagues, mais j'aime bien. Au moins, ça ne tombe pas dans le prêchi-prêcha prétentieux, tu vois ?"


Aurélien NOYER