Carrie : L’ange de la vengeance
Première adaptation de Stephen King au cinéma, et premier succès, Carrie participera à lancer la carrière du romancier, tout en installant Brian De Palma comme l’un des auteurs les plus doués de sa génération. Un authentique teenage movie horrifique qui n’a, sans doute, rarement aussi bien filmé l’humiliation et la cruauté d’un âge non pas de la rébellion, mais du conformisme capitaliste.
Tourné durant une première période faste pour De Palma, entre Obsession (1976) et Furie (1978), Carrie (1976) a gagné depuis longtemps ses galons de pièce maîtresse du cinéma horrifique. Non seulement le film propulsera Stephen King au premier rang des têtes de gondole et des adaptations (après Shining en 1980, il ne se passera presque plus une année sans qu’un film ne sorte en salles ou à la télévision), mais il restera comme l’une des meilleures transpositions du romancier en images. Classique depuis remaké tristement deux fois, panthéonisé (il est aujourd’hui classé à la Bibliothèque du Congrès), transformé en musical à Broadway et réapparu dans la série à succès Riverdale, Carrie n’a désormais plus grand-chose à prouver. Pour MGM, on parle même désormais de franchise, il n’est donc pas interdit que le fantôme de Sissy Spacek renaisse au détour d’une réunion d’exécutifs en nouvelle panne quotidienne d’idées.
Marx High School
Mais que reste-t-il de Carrie ? Le visage blême de son actrice, dans ce rôle traumatisant de jeune fille isolée, introvertie et vulnérable, victime d’une mère célibataire fanatique et aliénante ? Il est difficile d’oublier ce visage et ce corps, sur lesquels s’ouvre le film, avec une scène de douche mythique, au ralenti, dans les vestiaires du lycée, où Carrie découvre pour la première fois ses symptômes menstruels. La séquence, qui laisserait presque présager d’abord un soft porn typique de l’époque, bascule alors dans un registre jamais exploré par le film d’horreur. De Palma ne transforme pas ce propre de la femme en motif horrifique, la portée féministe du film est intacte. Ce qui dérange n’est pas l’étrangeté du symptôme, comme il pourrait l’être dans le regard d’un homme qui ne le comprendrait pas, mais de montrer comment il peut devenir un symbole. Comment il peut être à la fois repris par la mère hystérique, qui voit là un devenir femme synonyme de « pécheresse » (c’est la clé d’une sexualité possible, d’un rapport avec les hommes qu’elle hait pour avoir été abandonnée par son mari), et par les autres élèves qui vont humilier Carrie à la fin de cette scène d’une violence psychologique inouïe. Pour elles – puisqu’elle est malmenée par ses paires –, le fait que Carrie puisse découvrir ses règles, épouvantée, est un prétexte idéal au harcèlement. Dans le regard des autres, et en particulier de celle qui la prend en grippe (Chris, jouée par la jeune Nancy Allen), sa naïveté frêle, son innocence, son attitude juvénile, marquée d’une certaine bizarrerie due à sa timidité maladive héritée d’une mère hallucinée qui a mis sa fille sous cloche, ne mérite que le mépris. Car au lycée, épicentre depuis des décennies d’une proto-lutte des classes, le conformisme est la règle. Un conformisme auquel Carrie ne répond en rien, bien qu’elle en rêve.
Humiliation totale
Alors que reste-t-il de Carrie ? On l’a souligné, mais il faut insister : il y a d’abord le malaise de ce corps encombré, saturé, replié en lui-même par les folles injonctions religieuses et castratrices de la mère, et que l’on regarde nous-mêmes embarrassés – un simple regard sur Sissy Spacek provoque une gêne, l’actrice semble avoir absorbé physiquement la montagne de névroses et de faiblesses de son personnage. Comme si, tout en se sachant coupables d’une telle façon de voir, on se mettait du côté des autres, de tous ceux qui la regardent de travers, la jugent ou l’ignorent. Heureusement, De Palma, grand cinéaste du point de vue, nous envoie quelques bouées de secours : il y a la prof de sport qui fera tout pour aider Carrie et faire comprendre à celles qui l’ont harcelée le mal qu’elles ont fait. Et il y a Sue, la fille sympa, douée d’empathie qui, dans un geste à la fois de culpabilité et de soutien, demandera à son boyfriend d’emmener Carrie au bal de promo – ce dernier se découvrant finalement sans doute sincère dans ses gestes d’affection. Mais ces trois-là ne pourront rien contre le mépris, la méchanceté et l’ignorance des autres, qui iront jusqu’à lui tendre un piège en vue d’une grande humiliation finale : asperger Carrie d’un seau de sang de cochon (abattu pour l’occasion), tout en lui faisant croire qu’elle serait choisie comme la reine du bal. C’est tout son être qui est ainsi visé et humilié, dans sa chair et en lui-même, à la face du monde.
Le bal des vanités
Que signifie finalement ce geste ? Simple bêtise crasse de l’adolescence ? Ce serait un peu vite expédié. Et pourquoi, du reste, Carrie agace-t-elle tant les autres filles, en particulier celle qui manigance ce plan machiavélique lors du bal ? Parce qu’elles ont été punies d’avoir humilié Carrie dans les douches ? Pas seulement. Parce que Chris, refusant de se soumettre à la punition, est exclue du bal ? On se rapproche. Mais le film n’est pas qu’un récit de vengeance, c’est un double récit de vengeance puisqu’à la fin, c’est Carrie qui se frappera en tuant tout le monde, finissant par transformer le gymnase où a lieu le bal en brasier, par la force de ses pouvoirs télékinésiques. Ce bal, où Chris veut tant aller avec un boyfriend qui ne se gêne pas pour distribuer des baffes à la moindre contrariété (Travolta déjà très en forme), c’est un archétype. Événement incontournable de la vie étudiante américaine, et désormais d’ailleurs, jusqu’en France où il a été importé, le bal de promo tient du rituel, et a déjà servi maintes fois de levier au cinéma, en particulier adolescent. C’est le lieu de transition de l’école à la vie adulte, l’endroit où toute une existence sociale est résumée, où toute une communauté se définit, où les classes se rassemblent, mais pour mieux se distinguer, et où, surtout (?), la vie amoureuse s’affiche, et si ce n’est le cas, alors l’inverse est un geste politique. C’est un passage obligé de modernité étudiante et le contourner ferait de vous un paria, un asocial, un pauvre type ou une fille sans intérêt. Ne pas aller au bal de promo est presque pire que ne pas avoir perdu sa virginité (et qu’est-ce que, d’ailleurs, perdre sa virginité sinon un acte social validant une certaine idée de maturité totalement fabriquée ?).
Le contrôle des images
La vie est ainsi faite de rituels, et l’adolescence, par le poids des conventions qui reposent sur ses frêles épaules, est un moment où ceux-ci pèsent encore plus. Si Carrie est avant tout une histoire d’humiliation et d’aliénation, celle-ci passe aussi par ce rapport aux conventions, et à la manière dont on les considère comme une forme de normalité sociale. Ce conformisme, c’est autant celui de Chris, frustrée à mort d’avoir été écartée du bal, que celui de Carrie, exclue d’office, mais à qui on ouvre des portes qui la font à la fois sortir du giron de sa mère et entrer dans la société. Elle est non seulement incluse, au bras d’un joli garçon poète à ses heures, mais elle devient en plus la reine du bal. Un émerveillement pour la jeune fille qui ne cesse de s’extasier sur cette soirée où, pour elle, tout brille, tout est beau, tout est fabuleux. Le piège n’en sera que plus amer et dégradant, car ce dont Carrie est privée, ce qu’on lui retire comme si tout cela n’avait été qu’un mensonge visant à l’humilier, c’est sa place dans l’ordre du rituel, sa place en société, donc au sein d’un système codifié qui n’est pourtant qu’une autre forme d’aliénation. Et il n’est pas interdit de glisser ici de la répression religieuse, incarnée par la mère, aux injonctions d’une culture matérialiste venue d’un capitalisme envers lequel l’adolescence a toujours plus de complaisance que de rébellion. On peut aller jusqu’à se demander ainsi, lorsque Carrie tourne sa colère contre les autres lors de l’attaque du gymnase, si ce fameux split screen (d’ailleurs discutable et depuis renié par De Palma) n’est pas une manière pour elle de prendre le contrôle du montage et donc des images. Ces images qui ont pris possession d’elle en lui renvoyant une forme d’idéalisation du bal, où chacun est venu jouer le rôle que la société attend de lui.
Mort aux enfants
Si Carrie capte avec génie quelques zones alors inexplorées du mal-être adolescent, il se révèle aussi être une critique sociale d’une Amérique qui n’a cessé d’étendre son influence en nous apprenant à vivre comme elle (on lèvera sans doute la main pour protester devant une telle caricature, hélas pourtant vraie dans la plupart des situations de notre vie). L’explosion de violence de Carrie, aboutissement d’abominables humiliations publiques, a donc quelque chose d’un geste quasi anarchique et suicidaire. Une forme de colère adepte de la terre brûlée, qui anticipe aussi les tueries de masse dans les écoles américaines à partir de la fin des années quatre-vingt-dix, des tueries devenues aujourd’hui quasi hebdomadaires et trop souvent liées à des parcours de vie ayant subi, comme Carrie, du harcèlement. Et qu’est-ce que le harcèlement scolaire, encore une fois, si ce n’est, entre autres, une forme d’intolérance vis-à-vis de ceux qui sont à la marge, de ceux qui sont différents, de ceux qui ne sont pas dans la norme ? Le « moule », comme on le disait avant. En parlant de normalité, on risque toutefois toujours de figer la réalité dans des catégories simplifiées. La norme adolescente est plus grise qu’elle ne peut en avoir l’air, et c’est pour cela qu’elle peut réunir au même endroit des profils aussi éloignés ici que les personnages de Chris et de Carrie (seule Sue, et encore, s’en extirpe – elle finira folle). Cette norme, avant tout, celle qui rampe partout d’un profil à l’autre, c’est la peur de ne pas savoir se situer, en particulier par rapport à sa maturité. Il ne pouvait y avoir de meilleur symbole que les symptômes menstruels, qui font entrer la femme vers ce que sera son corps d’adulte. Ce que Chris ne supporte pas, c’est aussi que Carrie vienne soudainement de quitter l’enfance, ce moment que l’adolescence semble vouloir congédier comme s’il fallait se débarrasser d’une tumeur qui permettrait de faire éclore notre pleine liberté. Pourtant, de quelle totale autonomie parle-t-on lorsqu’il s’agit non pas de tracer son chemin dans le monde, mais d’adopter les codes des sociétés qui le gouvernent ? Pourquoi Carrie aurait-elle besoin de prendre les habits de cette communauté pour y être intégrée ? Ne pourrait-elle pas y être pour elle-même, sans mensonge, sans masque, sans bal de promo, sans jouer à devenir ce que les autres voudraient qu’elle soit ?
Militantisme kamikaze
Personne ne sort vainqueur dans Carrie, et la jeune fille termine ensevelie sous les décombres de sa maison avec sa mère qu’elle a crucifiée. Ce geste ultime n’est, encore une fois, pas anodin. Il n’est pas qu’une pirouette scénaristique pour trouver une fin qu’on imagine en effet difficilement autrement (Carrie en prison devient une leader féministe ? Pourquoi pas, mais pas sûr). Il n’y a guère d’issue possible pour Carrie, il vaut donc mieux en finir. Mais cette fin n’est pas que l’aboutissement tragique de la somme des humiliations subies par d’autres filles, ce qui pourrait inviter à s’interroger aussi sur d’autres questions comme une possible (et très inflammable) féminité toxique du girls club, qui est ici loin de la sororité et davantage liée à des mécanismes issus du modèle dominant dans lequel il existe. Cette fin pose surtout un regard implacable sur la porosité de l’adolescence envers le système et sa culture, et ce que ceux-ci font de nous. Si Carrie décide de se suicider, c’est peut-être parce qu’il n’y a pas d’alternative. Son acte tient presque d’un militantisme kamikaze qui, après avoir mis le feu au monde, décide de s’en retirer, car il n’y a rien à attendre de lui pour fabriquer son authentique liberté, en réalité impossible dans le cadre où vit l’adolescente. On relèvera que, comme tout geste extrême, comme ceux qui ont voulu croire en la lutte armée pour faire la révolution, il y a un malentendu : certains, comme on l’a vu, ont bel et bien voulu aider Carrie, la soutenir, connaître celle qu’elle est vraiment. Mais dans quel cadre, dans quel but, pour l’amener vers où, sinon là où ils sont eux-mêmes, dans un monde qui la rejette ? Ce n’était pas à Carrie de changer, mais aux autres.
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