Pop Poster : Trainspotting de Danny Boyle
Trainspotting ce n’est pas simplement le langage cru d’Irvine Welsh (et son caméo en dealer), la mise en scène supersonique du cinéaste britannique Danny Boyle ou la BO la plus branchée de l’univers terrestre. Non, non, ce sont aussi des visuels qui claquent.
« Le Orange mécanique des années 1990 ». Impossible de passer à côté de cette accroche griffant le dos de la jaquette française de Trainspotting. Avec sa couleur orange qui saute aux yeux, d’autant plus qu’elle imprègne un visuel en noir et blanc, on s’interroge sur la parenté entre le second long-métrage ravageur de Danny Boyle, adapté du roman d’Irvine Welsh (1993) et le chef-d’œuvre de Stanley Kubrick, transposition du livre d’Anthony Burgess. La comparaison est à moitié éclaircie par un article de 1996 publié dans les pages du Monde et intitulé « Trainspotting sera-t-il l’Orange mécanique des années quatre-vingt-dix ? », au sein duquel la journaliste Agnès Catherine Poirier insiste sur le succès générationnel du roman originel. Des étudiants de Glasgow auraient appris par cœur des pages entières de Trainspotting. L’aura sulfureuse de ce récit dont la jeunesse est tombée accro, et notamment son étalage généreux de drogues, aurait suscité un scandale égal aux décharges d’ultraviolence du délinquant Alex DeLarge. « Le jour de la sortie du film, le Times ouvre les hostilités : Trainspotting pourrait devenir à la drogue ce qu’Orange mécanique a été à la violence. Sauf que celui-ci, au moins, a été interdit. Il y aurait maintenant une grande partie de la population en Grande-Bretagne qui considérerait les drogues dures comme acceptables », relate Le Monde.
Accueil alarmiste mis à part, c’est parce qu’il malmène ouvertement la langue britannique qu’Irvine Welsh confère à ces jeunes junkies écossais un jargon pas si éloigné de celui des Droogies. Et puis, il y a l’ironie cruelle de cette histoire, où, au discours d’Orange mécanique sur la violence d’un système hypocrite (en réponse à celle de l’individu) se superpose le regard de l’héroïnomane Renton sur les drogues socialement acceptées – entre « toxicos » aux antidépresseurs et alcooliques inavoués. Mais ce n’est pas tout. C’est du côté de la puissance graphique que l’adaptation de Danny Boyle vient faire des clins d’œil à celle de Stanley Kubrick. L’affiche insiste sur la coolitude de nos protagonistes, mauvais garçons tout en grimaces et poses stylées, quatuor au centre duquel gravite Diane, étudiante à l’allure badass. Entre le look de Sick Boy, junkie portant le costard comme James Bond, et la main pressante de Spud (elle nous est adressée), ce poster prend à partie le public pour mieux se jouer des accusations à venir. À savoir ? Trainspotting rendrait l’addiction fun et rebelle. Le regard complice du très souriant Alex sur l’affiche d’Orange mécanique était lui aussi orienté vers le public. Comme pour se jouer en un éclat provocateur des critiques les plus arbitraires.
On reconnaît bien dans ce choix marketing le mauvais goût sardonique du Danny Boyle des débuts, celui de Petits meurtres entre amis. Ce qui rend l’affiche de Trainspotting si malicieuse, c’est que nous comprenons aisément qu’elle n’est qu’un plaisir éphémère, comme la définition de l’héro par le narrateur – qui compare ses effets à l’orgasme. Ce visuel est une illusion. Car derrière sa soundtrack branchée (où se côtoient Lou Reed, Iggy Pop, Pulp et Blur), son humour noir illimité et son rythme trépidant, ce film-là déploie une force dépressive indéniable, voire un cafard total, très loin de rendre la drogue « cool ». Autre illusion, nos anti-héros prennent la pose comme de jeunes amis fringants et inséparables. Or, c’est l’inverse que dépeint Trainspotting : source d’autodestruction, de violences physiques et de coups dans le dos, l’amitié y est quasiment une malédiction. Quand Renton s’émancipe enfin de son addiction, il comprend qu’il va devoir affronter une autre forme de toxicité, à savoir ses vieux amis qui réapparaissent dans sa nouvelle vie comme des fantômes. Par-delà ces images-chocs qui touchent au sordide (la scène de l’overdose, celle du bad trip), Trainspotting n’épargne rien ni personne, et c’est ce caractère impitoyable qui désarçonnera un public en quête de cool. On a rarement vu un film aussi éloigné du concept de bromance que ce jeu de massacre.
Disons-le tout net, oui, cette affiche claque autant que celle de Pulp Fiction (autre film glamourisant très peu la drogue) et bien des teenagers l’ont placardée sur les murs de leur chambre. Mais le jeune public qui semblait tant préoccuper les médias conservateurs de l’époque n’est certainement pas dupe du second degré atomique du film. Parmi mille autres détails, la célèbre tagline « Choose your future, Choose Life » est déjà suffisamment éloquente, détournant les classiques slogans des campagnes anti-drogues pour les plaquer sur un visuel iconisant nos junkies chevronnés. À l’instar de Fight Club, autre adaptation romanesque impolie et intensément générationnelle, le marketing de Trainspotting s’amuse d’une forme de duplicité plus ou moins volontaire, ne condamnant pas directement ce qu’il met en scène et altérant le discours qu’il désire délivrer à sa large audience en le passant à la moulinette d’un humour délibérément cynique et désabusé. C’est encore aux spectateurs de gratter tout ce vernis. Mais n’est-ce pas justement là le secret d’une affiche réussie ?
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