Under the Silver Lake : contre-pop-culture
Mosaïque d’indices teasant une enquête (vraiment) pas comme les autres, l’affiche du film culte de David Robert Mitchell est un puzzle dans un puzzle. Ludique et dingue à la fois.
Une femme vêtue d’un bikini blanc sombre dans les abysses d’un grand lac bleu… Lac, ou plutôt ciel, au fond duquel on peut également apercevoir quelques palmiers, comme si ce monde inversé constituait l’entrée dans une ville aquatique, ou une autre dimension. Dans l’entremêlement des feuillages se devine une vague silhouette humaine. Cette silhouette, c’est celle du protagoniste de notre histoire, le piteux et pas très sympa Sam (Andrew Garfield).
En fait, l’affiche d’Under the Silver Lake, le troisième long-métrage (et malheureusement dernier en date) du prodige David Robert Mitchell, applaudi pour son film d’horreur It Follows, n’est constitué que de silhouettes. Dans le flux de bulles engendré par ce corps immergé on devine les contours d’un pirate, d’une guitare électrique, d’une paire de jumelles, d’une poupée Barbie… Autant de motifs qui viendront émailler le long-métrage en question. Bref, ce poster entremêle des indices qui pourraient être d’un grand recours pour qui souhaiterait épouser le dessein de Sam, enquêteur en herbe à la recherche de sa voisine mystérieusement disparue et, surtout, jeune homme qui s’ennuie grave. Le spectateur est convié à collecter, lors de sa séance, les pièces du puzzle à même d’expliquer le contenu de cette affiche, aussi cryptique que la bande-annonce d’un film de David Lynch.
Et pour cause. Virée aussi labyrinthique que mélancolique au sein de Los Angeles (une cité des Anges envahie par les putois), ses rues et ses rêves cinématographiques, mais aussi témoignage de l’intense frustration qu’éprouvent les âmes délaissées par le rêve américain, Under the Silver Lake a un air de Mulholland Drive, une grosse dose de parano en sus – de cet état d’esprit qui traversait les films et séries à succès des années quatre-vingt-dix, type Complots, X Files et JFK. On retrouve sur ce magnifique poster toute l’ambivalence de ce récit. D’un côté, le ludisme stimulant qu’assume David Robert Mitchell : après tout, Under the Silver Lake est l’histoire d’un geek qui décrypte des magazines Nintendo, des comics underground et des boîtes de céréales. Sam pourrait chercher le sens de la vie dans un vide-grenier, tout comme nous nous exerçons à deviner le pitch de ce film sur une affiche aux allures de trompe-l’oeil. Mais d’un autre côté s’esquisse quelque chose de plus ironique : David Robert Mitchell nous suggère d’emblée que toute forme de réponse à nos questions est un leurre, une babiole jetée à la flotte, déjà perdue dans les limbes. Ce constat désabusé, Sam se le prendra en pleine gueule, comprenant au bout de son odyssée que les réponses sont, au choix, inexistantes, décevantes ou cruelles.
Cependant, on imagine volontiers David Robert Mitchell s’amuser des réactions enthousiastes engendrées par ce très beau visuel. Des voix anonymes qui, à l’instar du personnage d’Andrew Garfield, rivaliseraient en surinterprétations pour mieux tromper l’ennui ou trouver du sens. Pour le cinéaste, nous cherchons les niveaux cachés des jeux vidéo rétros ou le sens des paroles des hits des Beatles en réaction à une époque où, règne des réseaux sociaux oblige, le monde n’aurait plus rien de mystérieux, plus la moindre chose à dissimuler, sans compter l’abondance d’informations partagées sur le web en général. Une transparence qui rendrait nos existences particulièrement ineptes. Cette gravité hante cette affiche crépusculaire, si inquiétante qu’elle pourrait être celle d’un film d’horreur, parcouru d’ombres, de fantômes et autres présences menaçantes. Drôle d’ambiance pour un jeu de piste qui pourrait être l’équivalent pour les cinéphiles de la carte aux trésors des Goonies, ou des énigmes de Mickey Parade.
On ne saurait rêver meilleur teasing à une œuvre qui convoque mille et une références (les codes du néo-noir, le thriller à la Body Double, les couvertures vintage de Playboy, Marilyn Monroe, le culte très actuel du merchandising geek, l’atmosphère surréaliste et sensuelle des films de Gregg Araki)… Tout en appliquant à cette abondance de signes un discours très critique. Car Under the Silver Lake n’a rien d’une ode à la pop culture. Sam va découvrir que cet imaginaire familier qui est le sien et envahit directement son foyer (les rockstars, les jeux vidéo, la bande dessinée, Hollywood, la contre-culture) n’est autre qu’un vaste subterfuge, un miroir aux alouettes. Comme le flot d’indices qu’il parsème de-ci de-là, jusqu’à en recouvrir le visuel de la promotion de son œuvre, David Robert Mitchell déconstruit littéralement la culture populaire, l’explose pour mieux en éparpiller les miettes.
Ce qui ne rend cette affiche que plus éloquente. Le lac d’argent est sans fond, démontre ce poster sens dessus dessous, et partir à la pêche aux symboles, c’est aussi risquer de s’y noyer.