Rockyrama

Terminator 2 : métal hurlant

Par Delphine Valloire

Il n’est pas interdit de penser que Terminator 2 : Le Jugement dernier est le chef-d’œuvre ultime de James Cameron. Épique, brutal et visionnaire, une mère-soldat y protège son enfant-messie, deux robots venus du futur s’y affrontent jusqu’à la destruction, alors qu’une famille dysfonctionnelle d’un genre nouveau tente de sauver l’humanité. Trente-cinq années ont passé, et pourtant, impossible d’oublier ses climax déments, son cyborg de mercure et ses grands sentiments. Ce blockbuster sidérant offre-t-il encore, plus de trois décennies après sa sortie, la vision d’une future apocalypse ?

Cela faisait des années qu’Arnold Schwarzenegger mettait la pression, celle d’une superstar au sourire carnassier et aux 105 kilos de muscles, pour tourner une suite de Terminator. Après le cauchemar sous oxygène du tournage d’Abyss suivi de son relatif flop l’année précédente, James Cameron se sentait à peine prêt pour replonger dans un autre projet. Pour arriver à concrétiser cette suite, l’acteur réussit à convaincre le producteur Mario Kassar, directeur de Carolco Pictures, avec qui il vient de tourner Total Recall, de mettre de l’essence dans le moteur – c’est-à-dire des millions de dollars – pour que le film se fasse. Beaucoup d’essence. Avant toute chose, Kassar offre cinq millions de dollars à chacun des producteurs du premier Terminator, Hurd et Hemdale, pour qu’ils renoncent à leurs droits et obligations sur une suite. Au printemps 1990, il augmente la mise avec le plus gros chèque signé pour un réalisateur, six millions de dollars, à James Cameron afin qu’il écrive et réalise une suite parfaite… sous condition que le film sorte le 7 juillet 1991, jour de la fête nationale aux États-Unis, LA date parfaite de sortie des blockbusters de l’été. Une offre que Cameron ne peut refuser. Le cinéaste appelle dans la foulée William Wisher, son ami depuis le lycée, qui l’avait déjà aidé sur le scénario de Terminator, pour écrire avec lui le deuxième opus, et lui annonce : « J’ai une bonne et une mauvaise nouvelle. La bonne nouvelle, c’est que Terminator 2 va voir le jour. La mauvaise, c’est qu’on est déjà en retard. Alors, pourquoi tu ne viendrais pas à la maison tout de suite ? »

 

Les deux amis partent d’une phrase griffonnée par Cameron dans un cahier de notes des années auparavant : « Un jeune John Connor et un Terminator qui revient pour le protéger », et ils se mettent d’accord sur une règle absolue : il ne sera pas obligatoire de voir le premier Terminator pour comprendre le deuxième. Dès le premier jour, une partie de ping-pong diabolique se joue dans le bureau de Cameron : ils se relaient chacun sur un seul ordinateur, avec un seul clavier, pour écrire les scènes aussi vite qu’elles leur viennent. Celui qui cale laisse la place à l’autre. Si l’un des deux a une idée fantastique, l’autre l’écrit et l’augmente ou lui cède le clavier. C’est un feu continu, et plus l’échéance qu’ils se sont fixée arrive, plus les nuits deviennent blanches. À la fin du premier jet, chacun prend la moitié du script, puis l’annote, et de même avec l’autre moitié, avant de tout assembler. Ils vont plier le scénario en six semaines top chrono. 

 

Ce scénario extrêmement bien ficelé porte en lui toute l’adrénaline de cette genèse : il comporte un climax fou toutes les dix minutes, et bombarde cascades, poursuites et effets spéciaux novateurs à pleine vitesse. Le script de ce blockbuster sous amphètes doit impérativement être bouclé pour Cannes en mai 1990. James Cameron et William Wisher le terminent après 36 heures de travail non-stop. Cameron lance l’imprimante qui déraille alors que la limousine l’attend déjà devant chez lui, arrive en trombe sur le tarmac où l’avion du producteur Kassar, blindé de stars et de réalisateurs parmi lesquels Oliver Stone ou Adrian Lyne, poireaute depuis plus de vingt minutes, traverse l’avion en s’excusant dans un silence de mort et sous les regards mauvais, colle le scénario dans les mains d’Arnold Schwarzenegger et s’endort comme une masse. À son réveil, il doit convaincre l’acteur qui craint qu’un « bon » Terminator déçoive le public ou abîme son image.

Tous ceux qui lisent ce Terminator 2 : Le Jugement dernier sont bluffés, enthousiastes, mais aussi terrifiés par l’ampleur du projet. La coproductrice B.J. Rack se souvient de sa première réaction en ces termes : « Nous l’avons tous regardé et nous étions horrifiés. Ce serait le film le plus important jamais réalisé. Chaque séquence ressemblait à la fin de Piège de cristal. » L’histoire commence avec un compte à rebours, résumé de la situation : le 29 août 1997, trois milliards d’humains vont mourir dans une guerre atomique. Les survivants devront se battre contre des machines et l’intelligence artificielle qui les contrôle, Skynet. Cette IA envoie un premier Terminator T-800 à travers le temps, en 1984, pour tuer la mère du chef des rebelles, Sarah Connor. Sans succès. Plus de dix ans plus tard, un nouveau Terminator T-1000 – sorte de soldat à la structure en métal liquide avec un pouvoir de mimétisme – est envoyé pour tuer l’enfant, pendant que simultanément un T-800 est envoyé par John Connor adulte dans le futur pour le protéger. Quel Terminator va trouver John en premier, et le T-800 arrivera-t-il à le convaincre qu’il est passé dans leur camp ?

 

Au cœur de ce récit se trouve une femme, une femme-soldat, quasiment une armée à elle toute seule, une femme en colère. Sarah Connor est toujours incarnée par Linda Hamilton, très loin de l’ingénue craintive du premier Terminator. Sarah a passé une décennie à tenter de se préparer à une catastrophe nucléaire, à surentraîner son jeune fils pour en faire un chef militaire, mais cette perspective apocalyptique fait vaciller sa raison. Quand le film débute à l’arrivée des deux Terminators, elle est internée en hôpital psychiatrique, à faire des pompes façon militaire en burn-out, et son fils est devenu un petit délinquant fuyant sa famille d’accueil. Quand James Cameron l’appelle pour la convaincre de reprendre le rôle, Linda Hamilton, qui sort de trois ans d’une série télé fantastico-romantique, La Belle et la Bête, rêve de plus de subversion et de complexité. Elle lui dit oui sur le principe, mais veut une Sarah Connor « folle ». « Folle, comme si j’étais devenue folle. À mettre dans un asile, internée. Laisse-moi jouer la folie. Laisse-moi péter un boulon. » Mis au défi, il lui répond en scellant le pacte : « D’accord. Eh bien, tu vas avoir ma version de la démence totale. » 

 

La version que propose Cameron de cette folie est bien plus fine et bien plus au cordeau qu’il n’y paraît. Tout au long de l’histoire, le doute s’insinue sur son état. Est-elle aveuglée ? Est-elle lucide ? Va-t-elle perdre pied devant l’enjeu sidérant de l’annihilation d’une grande partie de l’humanité ? Est-elle elle-même devenue le troisième Terminator, une femme sans émotions, déterminée à mort et vouée à une seule cause ? Pour jouer cette Sarah Connor-là, Linda Hamilton va subir un entraînement hardcore de plus de trois mois avec un ancien des commandos israéliens, Uzi Gal, qui lui apprend à manier des armes de guerre – les AR-15 ou les M16 – comme une mercenaire, et à tirer tout en respectant les marques au sol du tournage. S’ajoute à cela une préparation physique plus qu’intense avec un coach – judo, régime, poids, exercices militaires – plusieurs heures par jour, qui lui donne des muscles tellement fuselés et saillants qu’Arnold Schwarzenegger – un ex-M. Univers, on le rappelle – la complimente le premier jour du tournage, bluffé. Visuellement, une force exceptionnelle se dégage d’elle : mâchoires serrées, lunettes noires d’aviateur, cheveux tirés en queue de cheval, marcel noir laissant voir ses biceps, treillis de combattante. Immédiatement, malgré sa folie, cette Sarah Connor incarne un néoféminisme guerrier, une mère solo, indestructible, surpuissante, seule contre tous. Une icône est née. Fascinante au point que James Cameron, qui est en train de divorcer de la réalisatrice Kathryn Bigelow, va succomber à Linda Hamilton, en héroïne d’un nouveau type : elle deviendra sa quatrième femme en 1997, puis restera en bons termes avec lui après leur divorce deux ans plus tard. Si Linda Hamilton et Arnold Schwarzenegger constituent les deux premiers piliers du casting, reste à trouver deux autres acteurs clés : le jeune John Connor et le T-1000.

 

Pour ce dernier, James Cameron, dans ses croquis de préproduction, avait dessiné le chanteur peroxydé Billy Idol, dont le physique de punk séduisant pouvait refléter le danger du Terminator. Mais celui-ci vient d’avoir un accident de moto gravissime dans lequel il a failli perdre une jambe. Malgré des bouts d’essais concluants, Cameron va à contrecœur faire une croix sur le chanteur, qui marche encore en boitant et ne pourrait pas tenir le rythme très éprouvant du rôle. Il trouve alors un autre acteur, Robert Patrick, au physique incroyablement robotique, à qui il décrit le T-1000 en chasseur implacable aux réflexes rapides, presque félins, un croisement entre David Bowie et James Dean. Sans jamais cligner des yeux, Patrick va calquer ses mouvements de tête sur ceux des aigles, un prédateur qui analyse et observe méthodiquement avant d’attaquer. Excellent coureur, il s’entraîne à courir très vite la bouche fermée (un robot ne respire pas et ne peut être essoufflé) en donnant à ses bras des mouvements mécaniques. La particularité du modèle Terminator T-1000 par rapport au modèle T-800 est qu’il peut se transformer en imitant à la perfection un être vivant. Sa structure semble être en mercure, en métal liquide, qui fond puis se métamorphose à volonté tout en gardant approximativement sa masse et son poids. On le voit ainsi traverser des barreaux de prison, se doter d’un bras en sabre en un instant ou devenir une fausse Sarah Connor. Mais sa particularité la plus effrayante est qu’il ne peut être détruit ou tué. Ce qui en fait une menace létale pour le jeune John Connor.

Pour trouver son héros de 11 ans, « futur sauveur de l’humanité » et colonne vertébrale du récit, James Cameron tente d’imaginer un messie moderne : « Comment était Jules César à 13 ans ? Savait-il alors qu’il allait devenir empereur de Rome ? Et imaginez si un dirigeant aussi important venait de la banlieue de Los Angeles» Chargée de cette recherche quasi christique, la directrice de casting Mali Finn va auditionner des centaines d’enfants avant de tomber par hasard sur Edward Furlong, en train de traîner, adossé à un grillage au Boys and Girls Club de Pasadena, comme le raconte Cameron : « Elle s’est approchée de lui et lui a dit : “Hey gamin, tu veux jouer dans un film ?” Et sa réponse a été : “Dégage, tête de nœud !” » Le gamin n’est pas du tout un acteur, mais il possède un charisme, une intelligence, une qualité de « rebelle » débrouillard et une certaine mélancolie dans le regard. Et pour cause. Furlong a de nombreux points communs avec John Connor : de père inconnu, il a été abandonné par sa mère et est élevé par sa tante. Pour son premier essai, sa mémoire aléatoire et sa diction imparfaite ne convainquent pas Cameron, mais il remporte le rôle au second. À 13 ans, Furlong décroche donc sans prévenir le rôle principal dans l’un des blockbusters les plus chers de la décennie aux côtés d’une de ses idoles, vue dans Predator et Total Recall, Arnold Schwarzenegger. Le premier jour de tournage, il est pétrifié devant la star, laquelle comprend vite à quel point l’adolescent peut être mal à l’aise devant une caméra… et les dizaines d’inconnus de l’équipe technique, dans les rues de Los Angeles. Schwarzie va le prendre sous son aile, lui apprendre à gérer le stress pendant les prises ou le chambrer gentiment sur sa musculature. Soudainement, le tournage fait écho à l’histoire du film, avec un père de substitution improbable : robot dans le récit, superstar dans la réalité.

 

C’est un des coups de maître de James Cameron et de William Wisher : insuffler des sentiments, une émotion, une humanité au cœur de ce film d’action à grand spectacle à travers le thème de la famille. Élevé pour survivre et guerroyer par une mère-soldat célibataire, un garçon va trouver un père de substitution inattendu dans un Terminator venu pour le protéger. Comme le dit en voix off Sarah Connor dans le désert : « En regardant John avec cette machine, tout devint très clair : le Terminator ne s’arrêterait jamais. Il ne l’abandonnerait jamais… Et il ne le frapperait jamais, ne crierait jamais après lui ou ne le tabasserait jamais en rentrant saoul ou ne dirait qu’il est trop occupé pour jouer avec lui. Il serait toujours là… Et il mourrait pour le protéger… Et de tous les pères qui sont passés toutes ces années, cette chose, cette machine était la seule à être à la hauteur… Dans un monde de fous, c’était le choix le plus raisonnable. » Là où le récit se fait subtil, c’est dans la manière dont l’adolescent prend les commandes et apprend au robot à s’humaniser. Il lui ordonne de ne plus tuer. Derrière le délinquant se révèle un sage. Une attitude qui colle complètement avec l’aspect messianique de John. 

Au moment de la sortie de T2, sur cette question du père de substitution idéalisé, tous les critiques ont évoqué un autre film : le western de George Stevens L’Homme des vallées perdues (1953), où un enfant admire un cow-boy étranger (Alan Ladd) qui va sauver sa famille en commettant un crime à la place de son père. À la fin, le petit garçon pleure et supplie le cow-boy de ne pas partir, comme John Connor va tenter d’empêcher le T-800 de se sacrifier pour les sauver. Si l’intrigue semble plutôt lointaine, il y a dans Terminator 2 un sens aigu de ce qui constitue intrinsèquement le cœur de tout western : le code moral. Sarah Connor elle-même revient aux sentiments, à la raison, au moment où elle s’apprête à commettre un meurtre de sang-froid. La famille, pour elle, c’est une vision, un cauchemar qui la hante : des tout-petits et leurs mères dans un jardin d’enfants sur les hauteurs de Los Angeles, brûlés et soufflés par la future explosion atomique avant que Sarah elle-même ne soit consumée en hurlant. Cette vision s’annonce dès le début du générique avec les chevaux (de l’Apocalypse ?) d’un manège brûlant dans des flammes d’enfer. Dans cette apocalypse-là, elle est une mère comme toutes les autres, impuissante à protéger son enfant d’une mort atroce. James Cameron a eu l’idée de cet axe du film à un moment bien particulier : « Je me souviens qu’un jour j’étais assis là, défoncé à l’E (N.D.L.R. : E = ecstasy en argot), j’écrivais des notes pour Terminator. Et j’ai été frappé par les paroles de la chanson de Sting : “J’espère que les Russes aiment aussi leurs enfants.” Et j’ai pensé : “Vous savez quoi ? L’idée d’une guerre nucléaire est tout simplement contraire à la vie elle-même.” »

 

La scène du jardin d’enfants détruit et de l’explosion nucléaire qui ravage Los Angeles a sans doute été celle qui a été la plus inquiétante à tourner pour l’équipe et pour le spécialiste des effets spéciaux Stan Winston. Pourquoi ? À cause de son réalisme. Dans cette scène de cauchemar, John Connor, âgé de 2 ou 3 ans, est joué par Dalton, le fils de Linda Hamilton. La cité soufflée par la bombe, après le champignon atomique, a été réalisée grâce à une maquette ultra-précise dans ses moindres détails (rues, feux de signalisation, camions). Ensuite, Winston a travaillé sur les corps des enfants brûlés instantanément réduits en cendres, puis sur un mannequin moulé sur le buste de Linda Hamilton en train de hurler qui va brûler avant de se briser. Ces scènes mêlent effets en réel, matte painting et CGI (« Computer Generated Imagery »). Pour être le plus vraisemblable, Winston a visionné des dizaines d’heures de documentaires filmés sur les effets de la bombe H ou sur les tests de bombes. Selon les scientifiques spécialistes de la question, le résultat est incroyablement réaliste. Dans le magazine américain Rolling Stone en août 2025, James Cameron parle de cette obsession particulière : « Au lycée, j’ai lu Hiroshima, le livre de John Hersey, et ce livre m’a marqué. Une grande partie des images que j’avais imaginées en le lisant se sont retrouvées dans Terminator et Terminator 2. Entre-temps, je suis devenu une sorte d’expert des effets réels des armes nucléaires. Comment fonctionnaient-elles ? Quelles étaient leurs conséquences ? Cela m’a accompagné toute ma vie, et il est temps de m’y attaquer. Non pas de manière fictive, avec la science-fiction, mais de manière factuelle et historique»

 

Pour contrebalancer cette apocalypse annoncée dans Terminator 2, James Cameron, contrairement à ce qu’il avait fait dans le premier en 1984, où la traque violente trouvait son unique exutoire dans la romance entre Sarah Connor et Kyle Reese, va insuffler des touches d’humour. John apprend au T-800 l’argot des quartiers de Los Angeles : « No problemo ! » Il lui demande de dire au revoir en lançant « Hasta la vista, baby ! » (un vieux gimmick entre Cameron et son ami le coscénariste Wisher pour raccrocher au téléphone). L’arrivée du T-800, nu, dans le bar des motards fonctionne encore aujourd’hui dans tous ses ressorts comiques. Dans ce processus, Arnold Schwarzenegger se révèle un allié précieux, qui croit sincèrement au succès du film. En bon soldat, il exécute avec précision tous les gestes ou mouvements que Cameron lui indique, fait certaines cascades lui-même, pose pour les mannequins en latex fabriqués par le département des effets spéciaux et reste cinq heures tous les matins au maquillage – en blaguant – pour tourner les dernières scènes quand l’apparence du T-800 commence à être altérée par les combats successifs. C’est son deuxième tournage avec le cinéaste et il connaît bien l’animal : « James Cameron a toujours deux personnalités quand il tourne. Sur le tournage, il ne prend soin de personne. Ce n’est pas qu’il soit méchant ; il aime juste que tout le monde soit effrayé. Alors, il hurle et devient fou, puis, dès que le tournage est terminé, il se relaxe, devient très gentil et aimable. Il a deux facettes, et il vaut mieux le savoir, pour ne pas être blessé par chaque incident. »

 

Le début du tournage, le 8 octobre 1990, marque pour toute l’équipe l’entrée dans un long vortex, une course sans fin où le réalisateur va élever la destruction au rang d’un des beaux-arts et repousser les limites… et leurs limites par la même occasion. Le tournage va devenir presque absurde par son ampleur et son ambition. Si Cameron espère en début de parcours limiter les dégâts avec un budget de 50 millions de dollars, force est de constater au bout de quelques mois qu’il se dirige davantage vers la barre des 100 millions de dollars, un record absolu à ce moment-là. Le prologue du film avec le générique va coûter autant que la totalité du premier Terminator. Du feu, des explosions, du métal « vivant » en mouvement, et des lumières bleutées : l’esthétique de Terminator 2 reste du pur Cameron, tout en dépassant le mur du son des effets spéciaux, et de la technique du CGI encore à ses débuts. Du côté des cascades, le défi est aussi de taille. Cameron, pour parer à tout problème, dessine des story-boards puis « répète » les scènes avec des petites maquettes en tôle. Le 15 novembre 1990, la production fait bloquer une portion de l’autoroute de la Pacific Coast pour y tourner une course poursuite d’anthologie où le T-1000 pilote un hélicoptère sur les traces du T-800, Sarah et John filant dans un camion noir. Le pilote et cascadeur Chuck Tamburro propose au dernier moment un challenge de plus : passer sous le pont plutôt que par-dessus, en rasant le macadam. Avec, donc, moins de deux mètres entre les pales et les murs du pont et des courants d’air pouvant l’envoyer se fracasser sur le béton, condamnant par la même occasion l’équipe filmant derrière lui. Aucun cameraman ne veut tourner cette prise. James Cameron prend la caméra et filme la scène.

 

Comme à son habitude, sur le tournage, le réalisateur met de façon irrépressible les mains dans le cambouis. Entre autres, il dessine les cyborgs, conçoit chaque accessoire, choisit chaque véhicule, se trimballe avec les machines à fumée, choisit les lumières, pose du faux sang sur les prothèses de mains de métal, ou enregistre ses propres cris pour les transformer en râles d’agonie du T-1000. Ce contrôle de tous les détails les plus infimes est expliqué ainsi par la productrice B.J. Rack : « Il est très, très exigeant, et cela le rend difficile pour certains. Mais il n’est pas déraisonnable. Il a une compréhension parfaite des choses qu’il contrôle, et c’est pourquoi il est si exigeant. » Une nouvelle fois, l’équipe technique arbore des t-shirts à message pour protester contre ce perfectionnisme exténuant : « Terminator 3: Not With Me » (« Terminator 3, ce sera sans moi »).

 

Du côté des effets spéciaux, en un peu moins d’un an de production, tout est à inventer. Ou presque. Il s’agit de donner corps à sa vision : du métal liquide et une avalanche de feu et d’explosions. L’équipe doit déterminer ce qui sera filmé en « réel » avec des effets optiques et des prothèses, soit soixante plans, sous la direction de l’extraordinaire Stan Winston aux « practical effects », et ce qui sera du ressort du CGI sous la direction de Dennis Muren à ILM (Industrial Light & Magic), soit quarante-deux plans, d’une durée totale de trois minutes pour un coût de 5,5 millions de dollars. Dans le registre des « révolutions » techniques, Dennis Muren arrive à montrer les métamorphoses du T-1000 sans cut, ce qui était jusque-là impossible. Les images CG pour le métal « vivant », créées pour Abyss avec la scène du tentacule d’eau qui se transforme en visages, sont poussées un cran plus loin.

L’explosion des bureaux de Cyberdyne est filmée par sept caméras dans un immeuble en démolition, aspergé de près de 400 litres d’essence. Toutes les scènes sont tournées en décors réels en Californie, à Los Angeles ou dans le désert Mojave, avec à des moments clés des plans hypnotiques de routes au ras du bitume dans la lumière des phares la nuit. Un de ces plans très lynchiens clôt d’ailleurs le film avec la voix off de Sarah Connor livrant un épilogue énigmatique. La première fin filmée était pourtant tout autre : Sarah Connor âgée jouant dans un parc pour enfants avec John devenu sénateur et sa fille, après avoir évité une fin tragique à toute l’humanité. La scène, qui tombe un peu à plat, est coupée au montage. 

 

Ce film, tourné et monté en treize mois, a coûté officiellement 88 millions de dollars et chaque cent se voit à l’écran. Il sort comme prévu le 4 juillet et devient très vite un succès intersidéral en rapportant quatre Oscars et plus de 520 millions de dollars dans le monde entier. Servant de modèle à tous les blockbusters qui suivront, le merchandising atteint des sommets. Collaborations avec des chaînes de fast-food, jouets, cartes à collectionner, jeux vidéo, et chanson du film avec vidéoclip You Could Be Mine composée par les Guns N’ Roses et négociée par Arnold Schwarzenegger lui-même, etc. La culture pop absorbe immédiatement le film, le pouce levé héroïque du T-800 se sacrifiant, et les gens citent à tout-va les dialogues : « No problemo ! », « Hasta la vista, baby ! » ou encore le fameux « I’ll be back. » 

 

Sans doute l’une des meilleures « suites » de toute l’histoire du cinéma avec celle du Parrain par Coppola, Terminator 2 va influencer un grand nombre de cinéastes et peut-être même décider du parcours de l’un d’eux. Dans une interview par Elvis Mitchell en 1999, Paul Thomas Anderson raconte pourquoi il a quitté ses études de cinéma à la NYU dès la première semaine : « Ce qui s’est passé, c’est que je suis entré dans cette classe et là le professeur a annoncé : “Si quelqu’un est là pour écrire Terminator 2, eh bien qu’il sorte, qu’il file.” Et je me suis dit que ce n’était pas une bonne façon de commencer. “Et si je voulais écrire Terminator 2 ? Et si quelqu’un assis à côté de moi voulait écrire Terminator 2 ?” Il m’a immédiatement répondu : “On écrit des films sérieux ici, vous savez.” Or Terminator 2 est un film vraiment génial. » Des décennies plus tard, à l’automne 2025, les spectaculaires poursuites en voiture en Californie et la famille supra-dysfonctionnelle et rebelle qu’il montre dans son film Une bataille après l’autre font étrangement écho à celles de Terminator 2. L’équipe d’ILM qui a travaillé sur T2 a ensuite enchaîné avec Jurassic Park, une autre révolution en soi. La technique du CGI et des fonds verts est, elle, devenue totalement inévitable dans la majorité des productions. Pourtant, les images du robot de mercure, gravées dans l’esprit de tous, n’ont pas excessivement vieilli quand on les revoit en 2025. La différence est dans la quantité : s’il y avait quarante-deux plans numériques dans le film, dans Avatar, il y en avait probablement 2 800, selon James Cameron lui-même.

 

Autre aspect prémonitoire de Terminator 2, plus tragique cette fois : par une sinistre coïncidence, les scènes du bar de bikers ont été tournées dans une rue de Los Angeles là où deux semaines plus tard, la nuit 3 mars 1991, l’activiste Rodney King a été battu à mort par des policiers du LAPD, filmés par un voisin depuis son balcon, George Holliday (lequel avait aussi filmé l’équipe du tournage sur la même cassette vidéo). Ce meurtre déclenche des émeutes historiques en Californie. Dans le film, le T-1000 – un robot tueur sans états d’âme – revêt un uniforme de policier pour se fondre dans le paysage urbain sans susciter trop de questions. Ce parti pris en lui-même pourrait être interprété comme un postulat anti-autoritaire de la part de Cameron. Il livrera d’ailleurs cette phrase sibylline au Los Angeles Time en juillet 1991 : « Ce dont parle le film, à un niveau symbolique, c’est de la déshumanisation que nous subissons au quotidien. » Après avoir vu le retentissement du premier Terminator à la violence moins « cadrée », ce pacifiste dans l’âme, qui aime paradoxalement les armes à feu, fait son mea culpa et va rester extrêmement attentif au message véhiculé par ce film-là : « Certains films vous poussent à admirer un personnage violent, leur dimension morale en souffre irrémédiablement. Ce film dit : “Vous aimez cette action ? Vous aimez cette violence ? Le personnage en paie le prix.” Ils en paient le prix sur le plan émotionnel. Sarah Connor en paie le prix. C’est l’histoire de sa rédemption et de celle du Terminator. »

Revoir ce film en 2025, à l’ère de l’IA, fait frémir d’une toute nouvelle manière et sans effets spéciaux. Le personnage de Dyson, le scientifique visionnaire qui apprend que ses découvertes vont tuer une grande partie de l’humanité, possède une moralité et un sens aigu du civisme : il sacrifie son œuvre et sa vie pour le bien commun. On verrait mal aujourd’hui un des milliardaires superpuissants de la Silicon Valley – suivez les regards vers X – avoir la même conscience morale. Pas de « Skynet » aujourd’hui, mais un « net » tout court, des pleins pouvoirs au virtuel, à un internet globalisé (qui venait à peine de remplacer sa première incarnation à usage militaire ARPANET en 1990 au moment du tournage de Terminator 2) à Google et aux réseaux sociaux qui stockent des données et laissent des traces enregistrées pour chaque personne connectée. Finalement, l’IA telle qu’on l’expérimente est bien loin du T-800, du T-1000 ou du Hal 9000 de 2001, l’Odyssée de l’espace de Kubrick. Mais elle est bien présente, inquiétante et diffuse, tout autant qu’une menace nucléaire exponentielle. Les robots tueurs ne sont finalement pas des exosquelettes, mais des drones presque silencieux volant avec leurs bombes sur des populations civiles, pilotées parfois à des milliers de kilomètres par d’anciens joueurs virtuoses de video games

 

En août 2025, James Cameron évoque son prochain projet de film, Ghosts of Hiroshima, adapté du livre de Charles Pellegrino, et revient sur cette apocalypse qu’il avait décrite dans Terminator 2 il y a trente-cinq ans pour analyser la situation actuelle et l’angoisse qu’elle génère : « Écoutez, je pense qu’il existe toujours ce risque d’apocalypse évoqué dans Terminator, où l’on associerait l’IA à des systèmes d’armements, allant même jusqu’aux armes nucléaires, aux contre-attaques, etc. Le théâtre d’opérations étant si rapide, les fenêtres de décision si courtes, il faudrait une superintelligence pour les traiter, et peut-être serons-nous assez intelligents pour garder un humain dans la boucle d’intervention. Nous sommes à un tournant. Trois menaces existent : le climat, les armes nucléaires et la superintelligence. Et elles atteignent leur pic en même temps. Peut-être que la superintelligence est la réponse. Je l’ignore. Je ne le prédis pas, mais c’est possible. » 

 

Les scientifiques, eux, avec les directeurs du Bulletin of the Atomic Scientists (BAS) de l’université de Chicago, ont mis au point en 1947, au début de la guerre froide, une horloge de l’Apocalypse (Doomsday Clock) qui prend en compte les risques encourus par l’humanité : bombes atomiques, conflits, dictatures armées, dérèglement climatique, pandémies et technologies émergentes… Tic, tac, tic, tac, depuis le 28 janvier 2025, l’horloge affiche minuit moins 89 secondes (23 h 58 min 31 s), le niveau le plus proche de minuit (et du grand bang) depuis sa création. Comme s’exclamait le scénariste de Terminator 2, William Wisher, dans un podcast en 2021, après avoir dressé un panorama assez angoissé de l’époque : « Là, vous voyez, on avait écrit ça comme une fable édifiante à message, pas comme une vidéo de tuto, hein ! » Derrière ce spectacle taillé pour le grand écran, la prémonition le dispute à la lucidité sur cette impossibilité croissante pour l’humanité de se sauver elle-même. Espérons tout de même que nous ne nous dirigeons pas tout droit et à pleine vitesse dans les flammes de l’apocalypse.

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