Zodiac Killer Project : Ceci n’est pas un documentaire sur le tueur du Zodiaque
Le 1er août 1969, la rédaction du San Francisco Chronicle est particulièrement affairée. Elle vient de recevoir une lettre énigmatique qui comprend un cryptogramme, une signature ressemblant à une croix celtique et une confession criblée de fautes d’orthographe, sur laquelle on peut notamment lire : « Cher rédacteur en chef, je suis la personne qui a tué deux adolescents au lac Hermann à Noël, et une fille près d’un terrain de golf à Vallejo le 4 juillet. » Cette note manuscrite fut la première d’une longue série de lettres signées par le tueur du Zodiaque, à qui l’on attribue au moins cinq meurtres de manière certaine (bien que ce dernier ait revendiqué un total de 37 victimes), et dont l’identité reste toujours un mystère.
Pendant des années, le tueur en série a adressé des courriers tantôt moqueurs, tantôt menaçants à différentes rédactions de la baie de San Francisco, avant de cesser de donner le moindre signe de vie. Cette histoire, considérée comme l’affaire de meurtre non résolue la plus célèbre de l’histoire des États-Unis, a profondément marqué la culture populaire américaine. L’exemple le plus notable reste sans doute le film Zodiac de David Fincher adapté des livres de Robert Graysmith, ancien dessinateur de presse pour le San Francisco Chronicle, qui a longtemps mené sa propre enquête en se fondant sur les archives de la police.
Le documentariste britannique Charlie Shackleton – que nous avions déjà interviewé lors d’un précédent numéro sur ses essais Fear Itself et Beyond Clueless, qui portaient respectivement sur la peur au cinéma et les teen movies – a lui aussi nourri sa propre obsession pour le tueur du Zodiaque, au point de vouloir ajouter sa pierre à l’édifice des nombreux documentaires true crime à son sujet. Sauf que, comme son nom le suggère, Zodiac Killer Project n’est pas tout à fait un documentaire… C’est en réalité un essai sur un projet de documentaire avorté qui devait adapter le livre The Zodiac Killer Cover-Up : The Silenced Badge de Lyndon E. Rafferty, un ancien agent de circulation pour la California Highway Patrol qui a longtemps été impliqué dans l’enquête.
Faute d’obtenir les droits du livre, Shackleton n’a jamais pu faire le documentaire qu’il avait en tête, mais il y décrit, en voix off, toutes les choses qu’il aurait aimé intégrer. « Si nous avions pu faire le film, il y aurait eu une voiture ici, sans doute sur la place tout à gauche », l’entend-on narrer en arrière-plan de la toute première scène, qui montre un parking vide cerné de bosquets de fleurs rose vif, quelque part à Vallejo. « Ç’aurait été une voiture de la California Highway Patrol des années soixante, noire, avec une porte blanche. À l’intérieur de cette voiture, on aurait eu un acteur dans le rôle de Lyndon, le policier au centre de l’histoire, qui vaquerait à ses occupations jusqu’à ce qu’une autre voiture débarque. Elle aurait pu se garer n’importe où, mais choisit délibérément de se placer juste à côté de celle de Lyndon. »
Tout était tellement prêt dans la tête de Shackleton qu’il n’y a presque pas besoin d’images pour soutenir son monologue : ses talents de narrateur suffisent pour se représenter chacune des scènes qu’il avait imaginées. Le spectateur aurait pu assister à un combat de regard entre le tueur du Zodiaque et Lyndon. Il aurait vu la main de ce dernier se précipiter sur son levier de vitesse pour faire marche arrière et s’enfuir le plus vite possible. Il aurait ensuite regardé les collines défiler à travers la fenêtre de la voiture, alors que Lyndon aurait accéléré à toute blinde pour se rendre sur l’autoroute. « Putain, ç’aurait été tellement bien ! », soupire Shackleton avant de reprendre son récit.
Le générique aurait ressemblé à n’importe quel générique de documentaire true crime, comme on a pu en voir fleurir par centaines au cours de ces dernières années, qu’il s’agisse de Making a Murderer ou Don’t F**k with Cats : avec des extraits de journaux, des images de cadavres qui se mêlent à des paysages idylliques, des photos d’enfance des différents protagonistes de l’histoire, une bande-son qui lorgne vers la country, des crédits qui défilent dans une police trop petite pour être lue sans effort. Il y aurait eu des interviews face caméra de témoins qui auraient balancé des phrases de type : « Je n’aurais jamais imaginé cela de lui », ou « C’était pourtant un quartier tranquille, où les enfants pouvaient jouer dans la rue et où personne ne fermait sa porte à clé ». Mais le destin en a voulu autrement.
Pourtant, lorsque Shackleton a appris qu’il n’obtiendrait pas les droits du livre de Rafferty, il n’a pu se résoudre à abandonner complètement son projet. Zodiac Killer Project est un documentaire singulier, qui se moque autant des grosses ficelles du true crime qu’il rend hommage au genre. Il s’inscrit dans la lignée directe d’œuvres qui décrivent un projet de film qui n’a pas pu aboutir – comme Ceci n’est pas un film des réalisateurs iraniens Jafar Panahi et Mojtaba Mirtahmasb, ou encore Le Camion de Marguerite Duras.
Mais Zodiac Killer Project est surtout un documentaire sur l’obsession : celle que Lyndon a développée à l’idée de mettre le tueur du Zodiaque derrière les barreaux, celle que Charlie Shackleton a pour son récit, mais aussi celle du grand public pour les faits divers sordides.
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