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Ailerons délirants : entretien avec Morito Inoue

Par Fabien Mauro

En 2026, la sélection asiatique du Neuchâtel International Fantastic Film Festival (NIFFF) fit la part belle aux étranges créatures du cinéma japonais. Jovial trentenaire signataire de nombreux court-métrages tokusatsu primés, Morihito « Morito » Inoue se fait un nom au sein des compétitions internationales avec sa comédie horrifique Hotspring Sharkattack/Onsen Shark (2024). Avec ce premier long-métrage financé via crowdfunding, le jeune cinéaste lâchait une armada de requins dans les sources d’eau chaude d’Atami. Succès oblige, il enchaîna Hotspring Sharkattack 2 : Great Kyushu Showdown (2026), qui multiplies gags et les variétés de squales. Rencontre avec l’une des jeunes pousses les plus prometteuse du tokusatsu.

Fabien Mauro : Vous avez fait des études de design à la Musashino Art University et vous avez travaillé sur de nombreuses installations hors de Tokyo. Pouvez-vous nous en parler ?

 

Morihito Inoue : J’avais effectivement mis sur pied plusieurs projets artistiques réalisés sur l’ensemble du territoire japonais. Suite à la pandémie de COVID-19, j’ai décidé de débuter le travail sur mes courts-métrages tokusatsu.

 

F.M. : Avant de réaliser Hotspring Sharkattack, vous avez remporté le National Independent Kaiju Film Championship de Sukagawa deux années consécutives grâce à vos premiers courts-métrages. Pouvez-vous évoquer l’importance de ce concours ?

 

M.I. : Il s’agit effectivement d’un concours organisé par Kiyotaka Taguchi, un réalisateur qui officie actuellement sur les séries Ultraman. Je me suis donc inscrit à cette compétition. D’ailleurs, Taguchi-san fait une apparition dans le premier Hotspring Sharkattack. Il incarne un militaire des Forces japonaises d’auto-défense qui tire sur le requin. 

 

F.M. : Pouvez-vous évoquer votre rencontre avec le producteur Masayuki Nagata ? Quelles étaient ses ambitions avec le premier Hotspring Sharkattack ?

 

M.I. : Nagata-san est originaire de Atami, la ville côtière où se déroule le premier Hotspring Sharkattack. Chaque année, la ville accueille le Atami Kaiju Film Festival, qui est justement organisé par Nagata-san. Le festival a donc diffusé mes courts-métrages, ce qui m’a permis de faire la connaissance de Nagata-san, qui nourrissait le rêve de produire un film sur les requins. Atami étant réputée pour ses sources d’eaux chaudes, nous avons décidé de produire un film qui combinerait ces deux composantes. Je me suis donc proposé pour réaliser le projet et nous avons unis nos forces pour produire Hotspring Sharkattack. 

 

F.M. : Avant Hotspring Sharkattack, vous aviez donc déjà mis en scène des kaijû et des mecha. Était-ce un défi pour vous de mettre en scène des requins ?

 

M.I. : J’étais surtout attiré par l’idée d’utiliser les requins comme concept scientifique. En soi, voir un requin surgir des sources d’eaux chaudes aurait été absurde. Il fallait donc trouver la caractéristique chez les requins qui leur permettait de s’extraire des sources d’eau chaude. Cela devait constituer le point d’encrage du projet. 

 

F.M. : Pouvez-vous évoquer la création des marionnettes de requin et du submersible Atsumi-Maru ?

 

M.I. : Certaines personnes ayant contribué à Hotspring Sharkattack étaient des transfuges des séries Ultraman ou avaient participé au National Independent Kaiju Film Championship. De fait, ils avaient déjà un pied déjà bien ancré dans l’univers du tokusatsu. C’était aussi mon cas. Nous avons donc pu tisser et renforcer nos liens pour élaborer les effets que vous voyez dans Hotspring Sharkattack. 

F.M. : Le travail sur les miniatures est vraiment saisissant. Votre manière de les filmer évoque les méthodes de Shinji Higuchi sur Gamera : Gardien de l’Univers (Shûsuke Kaneko, 1995).

 

F.M. : Effectivement, la trilogie Gamera de l’ère Heisei (1995-1999) a toujours constitué une référence en matière de tokusatsu. Lorsque vous voyez les films Godzilla ou d’autres productions Toho, les scènes nécessitant miniatures et suitmation sont tournées en studio fermé. Pour les films à petit budget tels que Hotspring Sharkattack, ces séquences sont tournées en extérieur et à ciel ouvert. Effectivement, ces méthodes de tournages sont analogues à celles tournées par Shinji Higuchi et ses équipes sur Gamera : Gardien de l’Univers. Concernant les effets pyrotechniques, nous n’avions pas d’autre choix que des les tourner en extérieurs car la loi interdit de déclencher des explosions en lieu fermé. Autre bénéfice, nous pouvons exploiter la lumière du jour et les rayons solaires pour créer des images plus naturelles. 

 

Pouvez-vous évoquer la distribution japonaise de Hotspring Sharkattack. Est-il sorti au cinéma au Japon ?

 

M.I. : Effectivement, le film a été projeté dans les salles japonaises. Je dois admettre que j’ai été très surpris par la réception positive du film. Je n’avais aucune renommée avant la sortie du film. Bien qu’étant un film à petit budget, il a circulé dans les salles japonaises et a trouvé son public. 

 

F.M. : Dans Hotspring Sharkattack 2 : Great Kyushu Showdown (2026), vous développez la mythologie autour des Onsen Shark, notamment avec Sametaro, le « moine auto-momifié ». Pouvez-vous évoquer l’importance d’élaborer un lore tout autour de ces requins ?

 

M.I. : Je ne souhaitais pas spécialement développer la mythologie. Je trouvais avant tout l’idée très drôle (rires). 

 

F.M. : La composante mythologique du récit s’incarne aussi dans la jeune Tenma. En observant ce personnage, nous pensons à Asami (Ayako Fujitani) dans la trilogie Gamera et à la série Daimajin Kanon (2010) où l’héroïne doit également chanter pour ressusciter Bujin. 

 

M.I. : Je voulais créer un personnage nouveau, bien distinct des héros du premier film, qui font d’ailleurs leur retour ici. Je voulais surtout un personnage qui puisse se mesurer aux Onsen Shark. Effectivement, cette communication humains-créatures est présente dans la saga Gamera. Mais nous la trouvons aussi dans d’autres œuvres produites hors du Japon. Bénéficier d’un personnage comme Tenma, qui a la capacité de se connecter avec Colombre, nous permettait d’élargir le champ des possibles. 

 

F.M. : D’ailleurs, la marionnette de Colombre est très réussite. Pouvez-vous évoquer la création de ce personnage plutôt mignon ?

 

M.I. : Le nom « Colombre » provient de la nouvelle Le K (« Il Colombre ») du romancier italien Dino Buzzati, où il est question d’un requin tueur. Il n’était pas forcement question de faire de Colombre un personnage mignon. Lorsque vous observez les requins de manière générale, ils ont quelque chose de mignon. Mais nous avons accentué le caractère sympathique de Colombre à travers sa gestuelle, tout droit issue du théâtre Nô. C’est ainsi qu’il a trouvé sa singularité parmi les autres requins de Hotspring Sharkattack 2 : Great Kyushu Showdown. À titre d’exemple, Ultraman et Kamen Rider ont beau être des personnages masqués, nous percevez leurs émotions à travers leurs gestuelles respectives. Nous avons appliqué cet héritage pour doter Colombre d’une personnalité et le rendre vivant. 

F.M. : L’une des grandes réussites du film est le design de Mecha King Onsen Shark ! Son design me fait penser au Kiryu de Godzilla Against Mechagodzilla (Masaaki Tezuka, 2002) et au monstre Zigra de Gamera vs Zigra (Noriaki Yuasa, 1971).

 

M.I. : Avec Mecha King Onsen Shark, notre objectif était de créer le monstre le plus cool qui soit. Bien entendu, Zigra et Kiryu nous ont servi d’inspiration. Mais nous sommes surtout inspirés de Geozark, qui apparaît dans l’épisode 43 de la série Ultraman Tiga (1996 – 1997). Ce monstre est tellement génial qu’il fallait éviter de trop s’en inspirer. Geozark avait pour objectif de détruire la ville de Kumamoto, située à Kyûshû. Mais je n’ai pas pu m’empêcher de pasticher avec affection cet épisode en plaçant le dernier tiers de Hotspring Sharkattack 2 : Great Kyushu Showdown à Kumamoto. La miniature de Mecha King Onsen Shark faisait environ 2m30 de long, taille limite pour le transporter en voiture (Rires). Nous avons également élaboré une version numérique de Mecha King Onsen Shark. Cette version en CGI était basée sur les photos du kigurumi du Mecha King Onsen Shark. Nous avons photographié cette sculpture sous tous les angles possibles pour élaborer cette version numérique. Nous avons utilisé le même procédé pour le submersible Atsumi-Maru, qui devait avoir ce design un peu mignon similaires aux véhicules et vaisseaux des séries Ultraman. 

 

F.M. : Une fois de plus, les immeubles miniatures et explosions sont superbes. Avez-vous bénéficié de plus de temps et de moyens sur ce second film pour produire vos tokusatsu ?

 

M.I. : Comparé au premier film, nous avons récolté trois fois plus d’argent sur le crowdfunding de Hotspring Sharkattack 2 : Great Kyushu Showdown. Mais cette suite avait presque dix fois plus d’envergure que le précédent. Du coup, le budget alloué aux effets spéciaux et visuels était proche du premier opus. Le tournage des séquences dramatiques a duré environ un mois. Tous les plans de tokusatsu ont été tournés sur une semaine, ce qui est énorme pour un film à petit budget comme le nôtre.

 

F.M. : La photographie de Hotspring Sharkattack 2 : Great Kyushu Showdown est plus colorée. Vous privilégiez également le sang vert. Vouliez-vous faire un film plus accessible aux familles ?

 

M.I. : Le premier Hotspring Sharkattack a remporté beaucoup de succès auprès des familles et des enfants. De fait, nous voulions que le second opus soit accessible au grand public. Il fallait légèrement atténuer les effets gore. Le récit opposant deux types de requins différents, il nous fallait aussi trouver des repères visuels pour distinguer les requins alliés des requins clones ennemis. Le sang des alliés est rouge tandis que les méchants, qui ont un épiderme rouge et noir, ont le sang vert.

 

F.M. : Le design des requins clones est très inventif. Ils feraient de très belles figurines. 

 

M.I. : J’aimerais développer le mechandising de Hotspring Sharkattack, qui reste encore une saga à la renommée confidentielle destinée à un public de niche. Au Japon, nous avons créé une figurine « sofubi » du King Onsen Shark du premier film. 

 

F.M. : Je reviens rapidement sur la mythologie en expansion de Hotspring Sharkattack 2 : Great Kyushu Showdown. Il est mentionné dans le film que les requins auraient joué un rôle majeur dans la fondation des îles japonaises.

 

M.I. : Au moment où nous tournions le premier Hotspring Sharkattack, nous n’envisagions pas du tout de faire une suite. Quand je fais un film, je ne suis pas en quête de création d’un lore ou d’un univers élargi. Je travaille surtout sur des idées, situations et gags. C’est à force de spontanéité que je suis arrivée à cette connexion entre Kyûshû et les requins. C’est une idée qui arrivée au fil de l’eau. Je procède de même lorsque je trouve des formules telles que « Shark Anaphylactic Shock » ou « Pectoral Speaker ». Personne autour de moi n’a de telles idées. C’est peut-être cela mon véritable talent (rires).

F.M. : La séquence où le bodybuilder Macho (Sumiya Shiina) se prépare en soulevant de la fonte en salle de gym est très drôle. Je crois que l’on voit au minimum cinquante plans d’entrainement différents cohabitant par le biais du split-screen. 

 

M.I. : Je vais vous raconter l’origine de cette scène (Rires). Lorsque nous avons lancé le crowdfunding, nous avons proposé la chose suivante : « Si vous mettez 10 000 yens, nous filmerons une session d’entrainement de Macho. ». Et 250 personnes ont donné 10 000 yens, du coup nous avons filmé 250 sessions d’entrainement (Rires) ! Nous avons donc profité d’un jour de fermeture d’une salle Gold Gym de Shibuya pour filmer ces entraînements. Sumiya Shiina s’entraînait avec sérieux, donc nous avons utiliser une caméra Sony pour mieux capter ses mouvements. Nous n’avons utilisé aucun smartphone.

 

F.M. : Sumiya Shiina est l’un des trésors de votre distribution.

 

M.I. : À l’origine, Sumiya Shiina est coach sportif et non un acteur. Les fans du premier Hotspring Sharkattack l’ont tellement adoré que nous l’avons naturellement rappelé pour la suite. 

 

F.M. : Certains éléments de votre film évoquent Shin Godzilla (Hideaki Anno, Shinji Higuchi, 2016) : l’attaque des drones, l’implication de la Maison Blanche etc. Shin Godzilla fut-il une inspiration pour vous ?

 

M.I. : Shin Godzilla est à l’origine de ma vocation de réalisateur. Je suis allé le voir quatorze fois au cinéma. Tous mes films ont intégré des hommages à Shin Godzilla. 

 

F.M. : Que pensez-vous du regain d’intérêt pour le kaijû eiga à l’international ?

 

M.I. : Nous vivons une ère de suprématie des effets visuels numériques. Nous l’avons constaté avec Shin Godzilla, Godzilla Minus One et maintenant Godzilla Minus Zero. Au Japon, on disait à une époque que le tokusatsu traditionnel allait totalement disparaître au profit des CGI. Ce n’est pas une vérité puisque les séries Ultraman continuent de faire des merveilles en continuant d’utiliser le tokusatsu classique. Ces programmes remportent un grand succès. Je profite donc de cet engouement prolongé pour le tokusatsu pour proposer des œuvres intégrant le maximum de techniques analogiques. Pour le moment, je me spécialise dans les requins mais je souhaite à l’avenir proposer d’autres monstres et perpétuer cet héritage. Je n’ai rien contre les CGI mais je pense que le tokusatsu a quelque chose de plus amusant et tangible. Le plus important à mes yeux est de trouver un moyen de concilier les deux pratiques.