Her Private Hell ou le retour hallucinogène : Entretien avec Nicolas Winding Refn
Présenté hors compétition à Cannes en mai 2026, Her Private Hell est une expérience à part entière. Après près de dix ans d’absence au cinéma, le réalisateur danois revient avec un voyage cauchemardesque et cryptique, où se côtoient imaginaire fantastique et horrifique, esthétique publicitaire et sensualité des corps. Son meilleur film pour certains, un trip incompréhensible pour d’autres, le nouveau long-métrage de Nicolas Winding Refn – dont le scénario parfois nébuleux compte moins que la mise en scène rutilante – n’aura pas fait l’unanimité. Pourtant, son auteur le considère comme son œuvre la plus personnelle, bâtie à partir de ses obsessions, de visions effrayantes et séduisantes. Dans une ville futuriste et brumeuse, Sophie Thatcher incarne Elle, une jeune actrice en mal de figure paternelle, tandis qu’un tueur de femmes sévit et que le GI Charles Melton est prêt à tout pour retrouver sa fille. Avant le verdict de la sortie en salle, rencontre avec le cinéaste, plus philosophe que jamais, de passage sur la Croisette.
Esther Brejon : On a l’impression que Her Private Hell est un condensé de tous vos cinéastes favoris, Brian De Palma, Dario Argento, David Cronenberg… Comment se sont-ils imposés à vous pendant la création de Her Private Hell?
Nicolas Winding Refn : Je ne sais pas si mon film est un hommage, je pense plutôt qu’il est né d’une alchimie entre tout ce que j’aime et toutes les expériences que j’ai vécues. En tant que cinéastes, nous nous volons tous des choses les uns aux autres. Tous les créateurs sont des voleurs. C’est tout ce qu’on fait, voler pour mieux créer nos propres versions des choses.
Mais avec Her Private Hell, je voulais réaliser un film tourné vers l’avenir, en m’interrogeant sur une nouvelle forme de narration au cinéma. Les récits classiques sont efficaces et fonctionnent bien, mais ils ne sont pas nécessairement novateurs. Ils ne contribuent pas vraiment à faire évoluer le médium, au contraire, ils tendent à maintenir le statu quo. J’ai voulu concevoir un film en retrouvant cette sensation que j’éprouvais enfant, vers l’âge de huit ans, lorsque je découvrais la télévision. Je pouvais zapper d’une chaîne à l’autre, enchaînant des images et des expériences diverses, ainsi que des émotions sans lien apparent entre elles. Il y avait déjà cette gratification instantanée liée à la dopamine, qui est un élément central des réseaux sociaux et de leur caractère addictif, puisque l’on est sans cesse exposé à de nouveaux stimuli. L’algorithme identifie ce qui nous plaît – notre « drogue », en quelque sorte – et nous le propose inlassablement. On finit ainsi par créer notre propre forme de narration. Je me suis dit que c’était peut-être un moyen de repousser les limites du médium, car aujourd’hui, le cinéma est une expérience aux multiples facettes : il englobe l’iPhone, le jeu vidéo, l’installation artistique, la télévision, la performance théâtrale… et maintenant l’IA. Pour accumuler tout cela dans un seul et même film, il faut pouvoir s’affranchir complètement des contraintes et des conventions. Il faut être totalement libre.
E.B. : Vos premiers films racontaient une certaine forme de masculinité, or, Her Private Hell se concentre davantage sur des personnages féminins. Pourquoi ce changement de paradigme ?
N.W.R. : Vous savez, dans ma famille, je suis entouré de femmes. J’ai toujours trouvé les femmes plus intéressantes. D’un point de vue personnel, je les apprécie davantage, je préfère passer du temps avec elles. Peut-être que dans mes premiers films, j’étais encore en train de construire mon alter ego. Dans Her Private Hell, j’explore le thème de la relation père-fille. Sophie Thatcher est le personnage central de l’histoire et Private K (joué par Charles Melton) incarne mon idée du super-héros. Comme Mads Mikkelsen dans Valhalla Rising (2009), Ryan Gosling dans Drive (2011) et Only God Forgives (2013). C’est toujours le même personnage, que j’ai repris pour le transformer en héroïne dans la série Netflix Copenhagen Cowboy (2023). Dans la série, la comédienne Angela Bundalovic incarne Miu, une figure mystique qui est en fait une extraterrestre. Pour Her Private Hell, j’avais besoin de ce même personnage, car c’est ce qui me définit. Mais j’adore ce que j’ai amorcé avec The Neon Demon (2016), j’ai beaucoup aimé travailler avec toutes les actrices de ce film et je voulais explorer davantage cette voie.
E.B. : Quelles questions vous posez-vous afin d’éviter les clichés autour des personnages féminins dans le cinéma d’horreur?
N.W.R. : Je pense que tout est cliché. Mais les clichés sont une bonne chose, parce qu’ils fonctionnent. Tout dépend de la manière dont on les traite, comment on les transforme et comment on se les approprie. Tout, dans l’art, est cliché.
E.B. : On pourrait dire que Her Private Hell est une expérience de « male gaze ». Que pensez-vous de cette notion au cinéma ?
N.W.R. : Je suis un homme, et je ne peux pas changer qui je suis. Je trouve qu’il y a en ce moment une fascination excessive pour les étiquettes : qui regarde qui, qui fait quoi… Quel est, au juste, l’enjeu derrière tout cela ? Au fond, est-ce vraiment important ? Peu importe le regard porté, tant que la chose elle-même est intéressante. Si j’étais une femme, mon regard serait différent, mais je ne le suis pas, je suis un homme. Je vois donc les choses à ma manière, tout simplement, et il n’y a aucun mal à cela. Au contraire, je suis parfaitement honnête. Je ne cherche pas à vous vendre une illusion. Je ne suis pas politicien. Je ne suis pas là pour obtenir vos suffrages.
E.B. : Le film ne raconte non pas une, mais bien deux relations père-fille. On sent que c’est un sujet qui vous tient tout spécialement à cœur. Parlez-vous aussi de vous-même dans ce film ?
N.W.R. : Bien sûr, tout est à propos de moi. J’ai appris très tôt dans la vie que je n’avais pas de réel talent. Je n’ai pas les compétences techniques des autres cinéastes. Mais j’ai appris quelque chose quand j’étais jeune, car j’ai grandi à New York dans les années quatre-vingt, c’est qu’il n’est pas vraiment nécessaire d’avoir des compétences pour devenir quelqu’un. Tout d’un coup, l’exhibitionnisme enraciné en moi est devenu mon atout, pour que je puisse me transformer en toile. C’est ça, mon talent.
E.B. : Pour ce long-métrage, vous avez invité un grand nom de la musique de film : Pino Donaggio. Qu’êtes-vous allé chercher chez ce compositeur, en lui demandant de réaliser la bande originale de Her Private Hell?
N.W.R. : Une fois le tournage terminé, alors que je montais le film, je me suis rendu compte que je voulais en faire un opéra, car je l’avais tourné comme tel. C’était très théâtral, j’avais le sentiment que les thèmes relevaient de l’opéra, qu’ils avaient une dimension grandiose, hors du commun. Et il n’y avait pas beaucoup de compositeurs avec qui j’avais vraiment des affinités… Pino est le dernier représentant de la grande tradition italienne de la musique de film, une génération aujourd’hui disparue. Pourtant, ce groupe de compositeurs continue de définir ce que l’on considère comme la grande musique de cinéma. Il se trouve qu’il était encore en exercice et qu’il voulait travailler. Pour moi, il n’y avait que lui, donc j’ai demandé : « Trouvez-moi Pino Donaggio. »
E.B. : Une dernière question : que cherchez-vous dans le cinéma que vous ne trouvez pas dans la vie?
N.W.R. : Je pense qu’à travers l’art, nous reflétons nos désirs et nos défauts. Nous nous en servons pour comprendre certaines choses. Et parfois, nous voulons simplement passer un bon moment, ce qui est très bien aussi.