Leviticus ou le scream queer : entretien avec Adrian Chiarella
Dans Leviticus, deux adolescents gays sont traqués par une entité capable de prendre l’apparence de la personne qu’ils désirent le plus : l’un l’autre. Une idée aussi simple que redoutable et qui résume l’ambition du premier long-métrage d’Adrian Chiarella : utiliser les codes du cinéma d’horreur pour dénoncer l’homophobie, les thérapies de conversion et la peur qui façonne nos vies, nos désirs et nos identités. En entretien, le réalisateur australien revient pour nous sur la genèse de son film ainsi que sur la place du cinéma queer au sein du genre horrifique. En salles le 7 octobre 2026.
Révélé au Festival de Sundance 2026, puis rapidement acquis par Neon – distributeur étasunien de films aussi remarqués que Parasite, Titane ou Anora –, Leviticus est le premier long-métrage du réalisateur australien Adrian Chiarella. À la croisée du récit initiatique, de la romance adolescente et de l’horreur surnaturelle, le film s’empare d’un sujet rarement abordé au cinéma : les thérapies de conversion, ces pratiques visant à modifier ou « corriger » l’orientation sexuelle d’une personne, pour mieux examiner les traumatismes qu’elles engendrent et les mécanismes sociaux qui les perpétuent.
Leviticus suit Naim et Ryan, deux adolescents gays dont la relation est révélée à leurs parents et aux membres de leur église. Contraints de subir un rituel censé les libérer de leurs désirs, ils deviennent la cible d’une entité violente capable de prendre la forme de la personne qu’ils désirent le plus : l’un l’autre. Dès lors, leur amour devient un danger mortel, l’entité étant prête à tuer quiconque cède au désir…
Derrière son dispositif horrifique particulièrement original, Leviticus explore les liens entre désir, honte, religion et construction de l’identité. Le tout dans une petite ville industrielle de l’Australie rurale, loin des quartiers gays de Sydney, où la religion, la tradition et le regard des autres façonnent encore profondément les destins individuels. Un film aussi touchant que flippant, qui vient confirmer la belle vitalité du cinéma d’horreur d’auteur cette année, aux côtés de pépites comme Backroom, Obsession ou du Resident Evil de Zach Cregger. À découvrir d’urgence en salles dès le 7 octobre !
Entretien avec Adrian Chiarella, réalisateur et scénariste de Leviticus.
John Prate : Leviticus est un film profondément personnel, qui s’inspire de l’expérience de nombreux jeunes gays en Australie. Pourquoi avoir choisi de raconter cette histoire à travers les codes du cinéma d’horreur ? À quel moment avez-vous compris que c’était la bonne manière de le faire ?
Adrian Chiarella : À la base, je voulais aborder l’homophobie et les formes qu’elle prend dans le monde contemporain. Je suis moi-même gay, et j’ai le sentiment d’avoir été témoin de tous ces progrès quand je grandissais, mais que, depuis une dizaine d’années environ, ils ont commencé à être remis en question. Il y a eu le retour d’un certain discours et d’un certain langage dans l’espace public qui me semblaient assez homophobes, ainsi que toutes ces micro-agressions que je subissais ou dont j’étais témoin. Je voulais faire un film sur l’homophobie et, en réfléchissant à ce que cela représentait pour moi, à ce que cela me faisait ressentir, j’ai pensé aux émotions que cela suscitait : l’anxiété, l’angoisse, la peur. Ce sont des émotions très présentes dans le cinéma d’horreur, un genre que j’ai toujours aimé. C’est donc là-dessus que j’ai commencé à m’appuyer.
Je me suis également souvenu, au cours du développement du projet, du lien très fort entre la communauté LGBTQ+ et le cinéma d’horreur. Je pense que nous sommes nombreux à avoir trouvé dans les films d’horreur un écho à ce que nous vivons : le fait d’être rejeté et de vivre constamment avec la peur. Énormément d’écrivains et de cinéastes queers ont écrit des romans ou réalisé des films en utilisant l’horreur comme une sorte de métaphore codée pour parler de ces thèmes auxquels nous sommes confrontés. Mais je pense que nous vivons aujourd’hui une période passionnante, où beaucoup de cinéastes mettent ces questions liées à la queerness au premier plan lorsqu’ils réalisent des films d’horreur. C’est de là qu’est née cette idée.
J.P. : On peut voir Leviticus comme un film d’horreur, mais c’est aussi une histoire de désir, d’intimité et de premier amour. Pour vous, qu’est-ce qui est au cœur du film : une histoire d’amour racontée à travers les codes de l’horreur, ou un film d’horreur construit autour d’une histoire d’amour ?
A.C. : Quand j’écrivais le scénario, je pensais vraiment le film comme un film d’horreur. Mais à mesure que le tournage approchait, j’ai réalisé : « Oh, mais c’est en fait une histoire d’amour. » Le film d’horreur n’est finalement qu’une sorte de papier cadeau autour de cet amour naissant. C’était assez intéressant de le découvrir au fil du processus.
Je pense que j’ai vraiment compris cela à la suite du casting de nos deux acteurs principaux, Joe Bird [Naim] et Stacy Clausen [Ryan], parce qu’ils avaient une alchimie et une connexion très naturelles. Quand je les ai vus lors des premières répétitions et que j’ai réalisé la complicité qui existait entre eux, je me suis dit : « Voilà le film. C’est autour de cette connexion que nous allons tout construire. » Je me suis rendu compte que non seulement l’histoire d’amour n’aurait pas fonctionné sans cette connexion, mais que le film d’horreur ne fonctionnerait pas non plus, parce que tout le mécanisme du monstre repose aussi sur cette connexion.
J.P. : Dans le film, la thérapie de conversion est présentée presque comme un exorcisme. Mais qui voyez-vous comme le véritable monstre du film ? L’entité surnaturelle qui les attaque, ceux qui l’ont libérée, ou les familles et la communauté qui font croire à ces jeunes hommes que quelque chose ne va pas chez eux ?
A.C. : Il y a un principe récurrent dans les films d’horreur que j’aime beaucoup, celui de la transgression et de sa punition. Quelqu’un commet une transgression, et le monstre ou le mal est alors libéré. Quelqu’un fait quelque chose qu’il n’est pas censé faire : aller quelque part où il ne faut pas, nourrir une créature après une certaine heure, faire l’amour… Et puis, bien sûr, tout tourne mal.
Mais les films d’horreur que je préfère sont ceux dans lesquels cette transgression reste un peu ambiguë, et où l’on ne sait pas vraiment pourquoi cela se passe ou qui en est responsable. C’est donc pour cela que j’ai voulu que, dans le premier acte, l’un des garçons, par jalousie, aille dénoncer les deux autres au pasteur. Je voulais créer de l’incertitude autour de la question de savoir qui est responsable de l’existence du monstre : est-ce l’Église, les parents ou les garçons, qui se sont trahis les uns les autres ? Est-ce à cause de ce qu’ils ressentent l’un pour l’autre ? Qu’est-ce qui est à l’origine de tout cela ? Je voulais laisser cette question en suspens, parce que je pense que cette complexité morale est ce qui fait, à mes yeux, un grand film d’horreur.
J.P. : Il y a une scène où la mère de l’un des garçons lui dit : « Quand je ne serai plus de ce monde, tu auras besoin de la peur. » Que signifie cette réplique pour vous ?
A.C. : C’est en réalité la question centrale du film, pour moi. La peur est un mécanisme biologique qui existe en chacun de nous et qui, en tant qu’animaux, nous protège du danger. C’est elle qui nous pousse à fuir les prédateurs qui nous menacent. Je pense d’ailleurs que c’est pour cette raison que, sans vouloir trop expliciter le film, l’une des premières images montre un serpent en train d’avaler une grenouille. Nous vivons dans un monde où certains êtres en chassent d’autres. Au-delà des questions liées à l’homophobie, la peur est véritablement le sujet du film. Je voulais explorer la manière dont elle est instrumentalisée pour nous contrôler, nous contraindre et nous éloigner de ce que nous sommes réellement, de notre identité profonde et de nos propres sentiments. Bien souvent, c’est la peur qui façonne les personnes que nous devenons.
J.P. : Le film s’intitule Leviticus, ce qui évoque immédiatement la Bible, la religion et l’Église. Comment avez-vous choisi ce titre et que vouliez-vous qu’il suggère ?
A.C. : Leviticus [ou Lévitique en français, le titre du troisième livre de la Bible] est un mot qui, selon moi, possède une forte résonance au sein de la communauté LGBTQ+. C’est en effet le livre de la Bible que certains interprètent comme condamnant l’homosexualité. Je me souviens encore de l’école chrétienne que je fréquentais à l’adolescence. J’avais à peine 12 ou 13 ans, lorsque le directeur et plusieurs enseignants ont cité ce passage devant l’ensemble des élèves. Je pense que cette expérience est profondément traumatisante pour de nombreux jeunes queers. Se retrouver dans une pièce remplie d’autres garçons et entendre ce passage de la Bible cité de cette manière peut être extrêmement difficile à vivre. C’est donc un élément que j’ai puisé dans mon expérience personnelle, mais je savais aussi que ce titre trouverait un écho auprès d’autres spectateurs LGBTQ+.
J.P. : L’idée que le monstre prenne la forme de la personne que l’on désire le plus est formidable. Dans le cinéma d’horreur, souvent, moins on explique les choses, mieux c’est. Mais dans l’univers du film, ce monstre est-il une entité surnaturelle invoquée, ou plutôt la manifestation de la honte que la société a inculquée à ces jeunes hommes ?
A.C. : [Rires.] Justement, je tenais à laisser planer le doute, et j’espère que le spectateur aura le sentiment qu’il s’agit un peu des deux. À la fin, lorsqu’on découvre les toutes dernières images du film, c’est précisément la question que j’aimerais laisser en suspens : s’agissait-il simplement d’un monstre de film d’horreur ou de quelque chose de plus profond, qui continuera d’accompagner ces personnages tout au long de leur vie ? Est-ce quelque chose avec lequel ils vont devoir apprendre à vivre ? Est-ce que cela influencera leur identité et leurs relations à mesure qu’ils entreront dans l’âge adulte ? Ce sont ces questions que je souhaitais laisser ouvertes.
J.P. : Vous parliez tout à l’heure du lien très fort entre la communauté LGBTQ+ et le cinéma d’horreur. Cela me fait penser à l’œuvre de James Whale (Frankenstein, L’Homme invisible), qui a souvent fait l’objet de lectures queer. Certains critiques y ont notamment vu une forme de langage codé permettant d’exprimer des questions liées au désir et à l’identité gay. Cette tradition de lecture queer de l’horreur est-elle l’une des raisons qui vous ont attiré vers le genre ? Quels sont les films qui vous ont le plus inspiré ?
A.C. : Oui, mais pas uniquement. Il y a tellement de films d’horreur que j’aime, pas seulement des films d’horreur queer, mais des films d’horreur en général. J’ai grandi en regardant les Vendredi 13 et les Freddy, les Griffes de la nuit. Même dans des films qui n’ont pas forcément été réalisés par des cinéastes queers, j’ai pu trouver, en tant que personne gay, quelque chose qui résonnait profondément en moi. Je pense notamment à Onibaba (1964), ce grand classique de l’horreur japonaise réalisé par Kaneto Shindō. C’était la première fois que je voyais un film aborder des thèmes comme le désir et la honte avec une telle intensité, dans une atmosphère fortement marquée par l’érotisme, où ces sentiments finissaient, d’une certaine manière, par se transformer en horreur. J’ai été véritablement fasciné par ce type de cinéma.
Plus récemment, il y a aussi eu des cinéastes, même si je ne sais pas si l’on peut réellement qualifier leurs films de films d’horreur, comme Gregg Araki (The Doom Generation, Nowhere), qui joue avec certains codes du genre et dont les films sont traversés par une sensibilité profondément queer. Si l’on trace une ligne entre cette tradition, ces très anciens films d’horreur qui semaient dans leurs récits des thèmes liés au désir, à la culpabilité et à la honte, et quelqu’un comme Gregg Araki, qui aborde ces questions de façon beaucoup plus explicite, alors c’est toute cette facette du genre qui m’a toujours passionné. Peu importe l’origine des films ou l’époque à laquelle ils ont été réalisés.
J.P. : Leviticus a connu un très beau parcours dans les festivals. Vous voyez-vous continuer à explorer le cinéma d’horreur ou aimeriez-vous vous tourner vers d’autres genres pour vos prochains projets ?
A.C. : J’ai certainement plusieurs idées dans le domaine de l’horreur, mais la plupart des autres projets que j’ai en tête relèvent de genres très différents. J’ai notamment des thrillers d’espionnage, des westerns et des projets de science-fiction. Ce que je trouve formidable dans le cinéma de genre, c’est sa capacité à jouer avec les attentes du public tout en puisant dans l’histoire incroyablement riche du cinéma. Les cinématographies du monde entier jouent avec les genres et les réinventent depuis plus d’un siècle. Il existe donc une infinité de façons de les faire évoluer, de les détourner ou de les pousser dans de nouvelles directions. C’est véritablement cet aspect du cinéma qui m’enthousiasme le plus.
Remerciements à Aude Dobuzinskis et Jean-François Gaye, Dark Star, Neon et Originals Factory.