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Teenage Apocalypse Trilogy : survivre à l’adolescence selon Gregg Araki

Par Camille Mathieu

Los Angeles, années quatre-vingt-dix. Dans cette jungle urbaine, l’adolescence n’a rien d’une innocente parenthèse, entre premiers baisers et bal de promo. C’est une zone de turbulence, un terrain miné où sévissent, en vrac, des prêcheurs fous, des nazis attardés et des reptiliens armés de pistolets laser. Trois décennies plus tard, que reste-t-il de la Teenage Apocalypse Trilogy de Gregg Araki ? Un pur shoot de 90s, un concentré d’adolescence rageuse, bruyante, queer, dopée aux hormones et à la mélancolie. Le teen movie exhibe ici son versant punk, celui d’un coming-of-age qui débouche dans une voie de garage, où le passage à l’âge adulte prend des airs de fin du monde. Retour sur la trilogie de Gregg Araki, ou comment survivre à l’adolescence. À condition, bien sûr, qu’on y survive.

John Waters, Jim Jarmusch, David Lynch, Jean-Luc Godard. Mixez le tout avec une bonne dose de violence gonzo, de cafard existentiel et de punk, et le résultat n’aura toujours pas grand-chose à voir avec ce qu’est réellement la Teenage Apocalypse Trilogy de Gregg Araki. On renonce aussi sec à définir les contours de cette créature instable qui pourrait bien – sans vouloir spoiler –, se métamorphoser tout à coup en un cafard géant à la sauce Kafka. Derrière ce titre furieusement cool – où le début de la vie flirte déjà avec la fin du monde – se planque le manifeste d’une génération étalant ses désillusions vers de nouveaux horizons esthétiques, de nouveaux récits, de nouvelles représentations. Des teen movies d’un autre genre qui réapparaissent aujourd’hui dans des versions restaurées, alors que Gregg Araki s’apprête à faire son retour avec I Want Your Sex en 2025. 

 

Né à Los Angeles, en 1959, au sein d’une famille nippo-américaine, Gregg Araki étudie la théorie du cinéma à l’université de Santa Barbara avant de bifurquer vers l’université de Californie (USC), où le septième art lui est enseigné doctement par des professeurs qu’il décrit comme « tous très respectueux des règles ». C’est ici, entre salles de classe trop sages et films étudiants en super 8, qu’il pose les bases de son cinéma. Ce frottement entre sa formation académique et l’envie de faire exploser les cadres devient la matrice d’un cinéma de la désobéissance, post-moderne, sensuel et traversé, dans le fond comme dans la forme, par un brûlant désir d’émancipation. 

 

Dès ses débuts, en 1987, avec Three Bewildered People in the Night, Araki tourne sa caméra vers d’autres représentations, des histoires de sexualités fluides, subversives, inclusives – loin, très loin de l’hétéronormativité dominante. Ce cinéma-là se loge sous une bannière nouvelle, celle du New Queer Cinema, expression proposée par la critique B. Ruby Rich dans Sight & Sound, en 1992, pour tenter de définir cette vague queer qui déferle sur la production indépendante américaine. Bien sûr, l’avant-garde avait déjà investi les territoires queer avant même qu’ils ne soient ainsi nommés : de Jean Genet à Andy Warhol, de Jean Cocteau à Chantal Akerman. Mais ce New Queer Cinema marque un nouvel élan de libération, s’affranchissant des mœurs, d’une norme hétérosexuelle aliénante et, pour Araki, de toute tentative d’assimilation dans une société qui, de toute façon, vous rejette fondamentalement. Au tournant des années quatre-vingt-dix, une poignée de cinéastes incarne ainsi cet esprit pionnier : Derek Jarman, Todd Haynes, Bruce La Bruce, Gus Van Sant, Rose Troche… et, bien sûr, Araki qui s’impose, dès 1992, avec son troisième film, The Living End. 

« Les jeunes artistes comme moi mélangeaient art, activisme et culture queer », explique le réalisateur. S’il est indéniablement un cinéaste politique, Araki est d’abord un cinéaste politique du plaisir. Le plaisir comme sujet, bien sûr, mais surtout le plaisir de mise en scène, quitte à agacer ses détracteurs. Montages cut, lumières stroboscopiques, slogans balancés en plein écran, clins d’œil pop irrévérencieux, récits éclatés, décors saturés : tout, chez le cinéaste, a le goût du jeu, du choc visuel, d’une envie de déranger le bon goût. Gregg Araki aurait pu n’être qu’un sale gosse insolent, biberonné à Godard et à MTV, s’il n’avait pas été le produit d’une jeunesse désenchantée. Car sous le vernis provoc’ se trouve bien sûr une colère sourde, un doigt d’honneur lancé à un système qui désigne toujours ses perdants d’avance. C’est de ce constat que naît, en 1993, la trilogie adolescente hors norme de Gregg Araki.

 

Totally Fucked Up inaugure sans le savoir cette Teenage Apocalypse Trilogy. Il n’est pas encore question de triptyque, mais bien d’un petit film indé au casting amateur, que le cinéaste aime à décrire comme son Masculin Féminin version queer. Dans le Los Angeles du début des nineties : une poignée d’adolescents traîne son spleen dans toute la ville. En une série de tableaux, Andy (James Duval, futur visage de la trilogie) et ses camarades se frottent aux épineuses questions de l’identité, de l’amour au temps du sida, de la monogamie, de l’homophobie ambiante et même de la sexualité présumée de Mel Gibson et Tom Cruise. Mais les années lycée s’éloignent déjà, et le seul résidu de candeur, c’est ce jeu de société teenage auquel ils jouent, moqueurs, singeant une adolescence traditionnelle dont ils sont exclus. Les parents, eux, brillent par leur absence : ils sont au mieux des voix moralisatrices dans le lointain, au pire, des figures de rejet brutal. « En ce qui me concerne, je le préfère mort que pédé », réagit un père dans le journal, après le double suicide tragique de son fils et de son petit ami.

 

D’appartements miteux en terrains vagues, les personnages errent dans un Los Angeles poisseux, à mille lieues des couloirs de lycée des teen movies matriciels de John Hughes. « Los Angeles est plein de ces paysages nocturnes, se souvient Araki. […] J’avais une sorte de carnet dans lequel je notais les endroits cools et tordus où je passais en voiture. Je cherchais cette ambiance surréaliste de terrain vague. » Les décors de Totally Fucked Up participent de l’ambiance délétère dans lequel baigne le film tout entier : la violence est partout, et l’ombre mortifère du sida plane. « The Living End, Totally Fucked Up et The Doom Generation sont sortis pendant cette période où ce nuage noir du sida était accompagné d’un sentiment de fatalité. Ça a pesé très très lourd pour ma génération, explique le réalisateur. Mes personnages sont un reflet de cette époque. » Alors que la chronique adolescente bascule dans le drame, Totally Fucked Up capture cette angoisse juvénile avec une immédiateté douloureuse.

En 1995, avec The Doom Generation, deuxième acte de la trilogie, Araki profite d’un budget plus conséquent et d’une équipe technique professionnelle, malgré un tournage frappé de plein fouet par le tremblement de terre de Northridge qui dévaste les décors et enveloppe la production dans un nuage de poussière. « Le tournage semblait maudit », déclare Araki. Le film nous accueille dans les entrailles moites d’une boîte de nuit underground. Dans la lumière rouge des néons, le visage d’Amy Blue (Rose McGowan), carré brun et regard noir, évoque une Anna Karina échappée d’Une femme est une femme, passée à la moulinette grunge. Tandis que les spectateurs découvrent, la même année, la blonde et pimpante Cher Horowitz dans Clueless, notre brune électrique déverse sur le film un flot ininterrompu de sarcasmes et de mauvaise humeur. Pourtant, derrière cet air revêche, Amy et son petit ami, Jordan (James Duval, encore), sont des teenagers presque comme les autres : amoureux, vierges, pétris de désirs et d’angoisses. Mais l’irruption de X, un vagabond dangereusement séduisant, marque le début des ennuis. Après un meurtre grand-guignolesque dans une supérette, le trio prend la fuite et s’élance dans un road-trip teenage et mal élevé, jalonné de morts plus ou moins accidentelles. La suite est un improbable patchwork, entre une scène d’étranglement directement chipée à À bout de souffle, des nationalistes homophobes prêts à souiller le drapeau et un chien mort. La cavale, décidément, n’est pas de tout repos. 

 

The Doom Generation est aussi, pour Araki, l’occasion d’affirmer son univers visuel : loin des tressautements de caméscope de Totally Fucked Up, la direction artistique, stylisée à outrance, devient une signature. Road-trip sur le papier, The Doom Generation ne montre rien des grands espaces américains propres au genre. L’équipe de tournage ne dépasse pas les abords de Los Angeles – comme si ces adolescents étaient condamnés à l’immobilisme – et l’Amérique d’Araki semble réduite à ses fast-foods crasseux et à ses convenient stores aux néons blafards. Mais cette fois, le film déroule toute une série de motels aux décors hallucinés… « Toutes les chambres par lesquelles les héros passent sont très stylisées et exacerbées pour que le film ressemble à un rêve fiévreux », confie le cinéaste. Même les dialogues, ponctués d’expressions argotiques invraisemblables, participent de ce décrochement du réel. « J’étais vraiment intéressée par la langue, par l’idée de créer mon propre argot. […] Personne ne parle comme ça, mais le monde serait bien plus amusant si c’était le cas », dit-il encore. Bientôt, cette fuite en avant adolescente vire au bad trip, entraînant le spectateur dans une odyssée inutilement gore, visuellement grotesque, dont la conclusion, une fois encore, nous laisse sonnés et sans repères. Aussi jouissif que soit le cinéma d’Araki, il n’y a, à ce stade, aucune échappatoire : même les routes infinies de l’Amérique ne sont qu’un mirage. « The world sucks », lançait Amy. Et ce n’est pas le chien qui dira le contraire.

 

Après ce nouvel aveu d’échec, place en 1997 au dernier volet de la trilogie – qu’Araki décrit lui-même comme son « Beverly Hills 90210 sous acide ». Nowhere aligne un casting aussi étrange qu’interminable, entre ex-vedettes du porno et icônes adolescentes : Traci Lords, Shannen Doherty, Rose McGowan, Rachel True, Chiara Mastroianni, Christina Applegate, Ryan Phillippe, Heather Graham, Denise Richards… Bien avant Harmony Korine, Araki déboulonne déjà quelques idoles mainstream, arrachées à leurs sitcoms pour atterrir en plein chaos. Mais dans l’œil du cyclone, c’est encore James Duval, dans le rôle de Dark, qui fait figure de point d’ancrage. « Je le voyais comme une sorte d’adolescent universel, dans un monde de cœurs brisés et de délires surréalistes à la David Lynch. C’était le centre autour duquel tout tournait », confie Araki. 

« Les déviants sont un fléau qui contamine cette grande nation », entend-on dès les premières minutes. Et cette grande nation dont on vous rebat les oreilles est plus méconnaissable que jamais. Les décors se font de plus en plus abstraits : les chambres d’ados sont de véritables espaces conceptuels et le réel semble doucement lâcher prise. Dans cette Amérique détraquée, tout le monde traîne au Trou – cantine branchée et repaire de weirdos, désormais promus au rang de cool kids ultimes. Les élèves suivent des cours de catastrophe thermonucléaire, d’histoire des épidémies fatales ou de sexologie humaine, en attendant, sans trop paniquer, la fin du monde annoncée… pour ce soir. Ici, les cheveux se portent de toutes les couleurs, les sexualités sont fluides et la monogamie, ringardisée – seul le romantique Dark continue à rêver d’amour exclusif. La mise en scène devient clipesque et fleure bon les années 2000 approchantes, entre influences MTV et angoisses de fin de siècle. Nouveau millénaire oblige, le film baigne dans cette ambiance pré-apocalyptique : graffitis prophétiques, prêcheurs déments… et lézards armés de canons laser. En ce jour d’Armageddon, Los Angeles n’est plus qu’un trou noir existentiel. Par la fenêtre de la chambre de Dark, rien que le cosmos à perte de vue, donnant à sa solitude des proportions intersidérales. « L.A. is like… nowhere. Everybody who lives here is lost », résume-t-il, désabusé.

Ultime épisode de la trilogie, Nowhere verse dans le très grand délire, mais sans rien oublier de ses angoisses : la violence, les abus, les ravages du sida et de la drogue ne sont jamais loin. La religion y apparaît toujours comme l’opium du peuple, avec ses télé-évangélistes sinistres manipulant les masses déboussolées et ses panneaux quasi publicitaires (God help me). Mais même dans ce climat de fin du monde, le plaisir est toujours de la partie : les visages figés dans l’orgasme anticipent déjà Kaboom, suite spirituelle de Nowhere, où Araki poursuivra son exploration des corps extatiques et des récits apocalyptiques (kaboom!, bien sûr, c’est le joli petit bruit de la fin du monde). D’abord imaginé comme le pilote d’une série, Nowhere restera une œuvre unique – dans tous les sens du terme –, où se télescopent pop art (un meurtre à coups de boîte de soupe Campbell’s), science-fiction loufoque (avec ce costume de lézard caoutchouteux digne des grandes heures du film de kaiju) et obsessions existentielles, s’autorisant même à nous laisser sur une note au comique kafkaïen.

Bien sûr, en ce milieu des années quatre-vingt-dix, les éclats d’Araki ne sont pas du goût de tous. Pourtant, ce sens de l’excès est, au fond, le propre de l’adolescence. Une période où tout est amplifié, jusqu’à prendre des proportions apocalyptiques. « À cet âge-là, tout est une question de vie ou de mort, tout est hyper-accentué », déclarait le réalisateur. La fin du monde, bien sûr, est à la fois réelle et métaphorique : survivre à l’adolescence, c’est avant tout devenir adulte. Et les personnages de Gregg Araki, parfois, s’y refusent. Pourtant, derrière le bruit et la fureur, la solitude affleure toujours, et avec elle, le désir de reconnaissance, de lien social, d’aimer et d’être aimé. Ce sentimentalisme adolescent s’incarne chez l’acteur James Duval, comme il s’incarnera plus tard, chez Joseph Gordon-Levitt, dans le déchirant Mysterious Skin. Pour Araki, Duval représente « une âme romantique et sincère, prise dans un monde de chaos, de violence et de surréalisme ». Une figure masculine sensible, vulnérable, à rebours des archétypes virils – en d’autres termes, s’amuse-t-il, « le contraire de la masculinité toxique ». Et à ceux qui, dans les années quatre-vingt-dix, ne voient en ses films qu’un grand foutoir nihiliste, Gregg Araki répond qu’ils ont, au contraire, incorrigiblement romantiques. « The Doom Generation est sorti à la même période que Kids de Larry Clark, qui pour moi est vraiment nihiliste. Personne dans ce film ne croit en rien. Le personnage que joue James dans les trois films est un romantique absolu qui cherche son âme sœur, à chaque fois. Cette recherche du grand amour est au cœur de la trilogie, c’est le noyau émotionnel de l’ensemble qui l’empêche de basculer dans le pur nihilisme punk », explique-t-il. 

À l’opposé du spectre, Clueless d’Amy Heckerling, sorti au beau milieu de la trilogie, mérite aussi d’être cité en contre-exemple. Non parce que les films s’opposent, mais parce qu’ils partagent une grande entreprise de déconstruction du teen movie – tout en empruntant des voies radicalement différentes. D’un côté, l’ironie bubblegum de Clueless révèle les codes du genre, pointant son inanité. De l’autre, Araki prône un dynamitage dans les règles, appuyant sur le bouton rouge du teen movie pour, peut-être, en permettre le reboot complet. Et pourtant, ces films cohabitent dans une même géographie : Los Angeles. Aux quartiers huppés de Beverly Hills où vivent les teenagers ultra-privilégiés, protégés de tout – au point d’être, comme l’indique le titre, totalement clueless – répond le purgatoire urbain d’Araki. Deux visions qui, en coexistant, nous rappellent combien, de part et d’autre de la barrière sociale, les adolescents grandissent différemment.

Trois décennies plus tard, que reste-t-il de cette Teenage Apocalypse Trilogy ? Une œuvre punk et romantique, une adolescence comme une zone de guerre, un manifeste de la désobéissance et un constat d’actualité douloureux : si la fin du monde était un jeu, c’est un jeu qui ne fait plus rire personne. « J’aimerais que ces films soient archaïques » déplore le cinéaste. « Dans les années quatre-vingt-dix, on croyait un jour assister à la fin du monde, mais ce n’était pas sérieux. Aujourd’hui, avec Trump et le changement climatique, on a vraiment l’impression que tout s’écroule sous nos yeux. » Du réalisme quasi documentaire de Totally Fucked Up, jusqu’au délire psychédélique de Nowhere, Araki invente une forme de teen movie terminal, enfant tordu, illégitime et mal élevé d’un genre qui propose de s’autodétruire. Ici, ni reines du lycée, ni nerds à lunettes, mais une adolescence plurielle, romantique, queer, incomprise, où les corps et les cœurs cherchent un sens dans le chaos. Pour les enfants terribles de Gregg Araki, survivre à l’adolescence, c’est déjà renoncer. Il faut changer le monde, ou brûler avec lui.

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